En  France :  Laval  et  Flers

17) Expulsé

22 avril 1942. Roger est convoqué à la Kommandantur de Jersey. Les Allemands lui expliquent : « Haïti vient de déclarer la guerre à notre pays. Vous ne pouvez rester ici sur le front de guerre. » On lui remet un papier. Roger lit : « Le citoyen haïtien Parisot Roger, demeurant à Bon-Secours, Jersey, est expulsé des îles de la Manche. Le département de la Mayenne lui est assigné pour nouvelle résidence. »

Huit jours plus tard, encadré par des soldats allemands armés, il monte dans la voiture qui le conduit au bateau. Les larmes aux yeux, il quitte les Frères de Bon-Secours et ce lieu où il a passé près de quatre ans.

Le Frère Hubert dira de ce départ : « Le Frère Albéric était si aimable, nous vivions dans une si grande intimité, les circonstances de son départ étaient si attristantes, que rarement une séparation m'a autant affligé. » Le Frère Roger ne laissa que des regrets derrière lui.

 

18) À Laval, un témoin de l'amour

Le lendemain, c'est Saint-Malo ( où est né Jean-Marie de La Mennais, le fondateur des Frères ), puis Laval, chef-lieu de la Mayenne, traversée par la rivière du même nom. Roger a reçu l'ordre de loger à l'hôpital Saint-Louis tenu par des religieuses.

Dès les premiers jours, par sa simplicité et son sourire, il devient l'ami de tous. Ses récréations, il les passe avec les enfants sourds-muets et les orphelins. Ceux-ci l'aiment beaucoup. Il joue et se promène avec eux. Il leur parle des Frères, d'Haïti, de sa famille dont il est si fier... Pour leur première communion, il préparera une petite poésie.

Toujours soucieux de rendre service, il aide les sœurs à l'économat. Et des sœurs diront plus tard : « Sa présence était comme un parfum d'amour du Bon Dieu. »

Ordre d'expulsion de Jersey au citoyen haïtien Parisot Roger

 

19) À Flers, en communauté

À Laval, il n'y a pas de Frères. Aussi les supérieurs de Roger interviennent auprès des Allemands. Après deux mois, ceux-ci acceptent que Roger change de résidence : il ira en Normandie, à Flers.

Voilà donc Roger quittant les bords de la Mayenne. En chemin, il ne se lasse pas d'admirer la campagne. Sur les bords de la route, de grandes haies où poussent entremêlés arbres, buissons, fougères. Dans les champs, des vaches paisibles broutent l'herbe épaisse. La route serpente le long des collines avant de déboucher sur une plaine.

En bas, Flers, avec ses maisons de pierre grise. Ici et là, émergent des clochers, des cheminées d'usines. Dans la gare, des locomotives tirent des wagons en crachant des nuages de fumée. En entrant dans la ville, Roger entend un grondement de machines : les ouvriers travaillent tout près, tissant le coton. Plus loin, c'est le château avec ses étangs et ses grands arbres.

Enfin voilà le presbytère où logent les Frères. Ils sont venus habiter là quand les Allemands ont transformé leur école en caserne. On ne put donner à Roger pour chambre qu'une petite mansarde obscure et glaciale, sans eau, et sans chauffage, où il souffrit beaucoup du froid. Qu'importe ! Puisqu'il est à nouveau parmi ses Frères.

Roger était tenu de se présenter tous les quinze jours à la Kommandantur et il ne pouvait quitter la ville de Flers. En ce temps de guerre, tous les hommes de Flers à tour de rôle durent assurer la surveillance de la voie ferrée pendant la nuit. Roger monta la garde lui aussi. Comme ce fut dans une période de froid vif, où il y avait eu neige, gelée et verglas, il écrivit : « la garde fut plutôt fraîche ».

 

20) Un travailleur acharné

Pauvre école Sainte-Marie ! Puisque les locaux sont occupés, les Frères ont regroué leurs élèves dans plusieurs maisons en ville. Beaucoup se retrouvent au collège des prêtres, le séminaire.

C'est là que chaque matin, Roger s'en va travailler. Il marche rapidement à grandes foulées. C'est la guerre et on vit pauvrement. Avec sa soutane trop grande, ses grosses chaussures ficelées d'invraisemblables lacets, il n'a pas belle apparence. Mais Roger est heureux d'imiter ainsi François d'Assise, son saint préféré.

Toute la journée, il est en classe avec les petits de 4e Année Fondamentale. Quelques mois plus tard, il enseignera les mathématiques aux grands de 3e secondaire, puis l'espagnol aux séminaristes.

Le soir, rentré dans sa chambre, il sort ses livres, ses cahiers. Et à son tour il étudie. Il prépare les examens de l'Université de Paris. Et les pages se remplissent de son écriture petite et serrée...

Jamais il n'est en repos. Dès qu'il est seul, il tire un livre de sa poche de soutane, ou une revue... Souvent, à 1 heure du matin, il n'est pas encore couché. Et pourtant, à 6 heures, il faudra se lever !...

Il écrit : « Ta vie sera courte, il la faut pleine !... Entre la mort et moi, il n'y a qu'un pas. » Cette pensée l'amène à travailler de toutes ses forces. Mais à ce rythme, sa santé ne va pas tenir longtemps.

 

21) L'ami des enfants

- Que se passe-t-il ? Que de bruit dans votre classe, Frère Albéric !

C'est vrai, Roger a bien du mal à se faire écouter des petits turbulents de 4e AF. Pourtant, jamais il ne se fâche. Rarement il punit. Il élève un peu la voix, c'est tout. Et quand on lui dit d'être plus sévère, il répond : « Comment faire du bien à un élève vexé et furieux. »

Mais ses enfants l'aiment et l'admirent. Longtemps après, ils se souviendront : « Ce qui m'a le plus frappé dans le Frère Albéric, c'est sa gaieté. Il avait toujours le sourire. Il connaissait beaucoup de chansons. Il pouvait parler d'une foule de matières. Il était très intéressant. » ; « Quand nous n'avions pas compris, il recommençait sans se fâcher. Les occasions pourtant ne lui manquaient pas de se mettre en colère. » ; « Il nous aimait : ça ne s'explique pas. Ça se sent. »

Dans le carnet de Roger, on lit quelque part : « Aimer mes élèves en Dieu et Dieu en eux... »

 

22) Aimer ce qui est difficile, ce qui coûte.

Cette phrase Roger l'a souvent répétée à ses élèves. Mais il fut le premier à la vivre. Car la guerre ne se fait pas oublier. Chaque semaine, il doit se présenter à la Kommandantur.

Les vivres sont rationnées. Chez les Frères, la nourriture est grossière et peu abondante. On manque un peu de tout. Roger essaie de récupérer ce qu'il peut, même parmi les objets jetés : un papier qui traîne lui sert pour prendre des notes, une ficelle devient un bon lacet...

Et que dire de la mansarde où il dort ! Pas de charbon pour le chauffage ! pas de robinet d'eau... Souvent il n'arrive pas à s'endormir. Mais cette rigueur ne suffit pas à Roger. Été comme hiver, il dort la fenêtre ouverte ; le matin, il se lave à grande eau... froide. Aussi quand arrive l'hiver, il est couvert d'engelures aux mains, aux oreilles et aux pieds. Mais il refuse d'être habillé plus chaudement que les Frères français...

Pourtant jamais il ne se plaint, ni du froid, ni de ses maux de tête, ni du manque de sommeil. Toujours il reste le semeur de joie par son sourire accueillant.