VERS   LE   PÈRE

 

27) « Sans amour, je ne suis rien. »

Frère pour les enfants et les jeunes, Frère surtout pour ceux qui vivent avec lui, Roger rayonne partout sa bonne humeur. Charades, jeux de mots, taquineries, il se prête à tout, fait rire et rit lui-même le premier. Parfois la soirée se passe en mimes, chansons, histoires drôles. Roger n'est pas le dernier... Il aime surtout raconter contes et légendes d'Haïti.

Haïti... Comme ses yeux brillent quand il en parle ! Il revoit les mornes d'autrefois. Il pense à sa mère qu'il aime tant. Il donne aussi des nouvelles de son frère Jean qui étudie toujours à Rome. Les lettres sont rares. Quand reverra-t-il son pays ?

Pour le moment la guerre continue...

Dans toutes ses activités, il a pris pour devise : « Dieu Seul ». Il aime être à la prière avec les Frères. Souvent après le repas de midi, il s'en va au jardin et là il prie seul. Cœur à cœur avec son Seigneur, avant de repartir au travail. Tous les dimanches, il s'arrête un long moment pour lire l'Évangile et étudier. « Dieu, premier servi »...

Attentif à chacun de ses Frères, il veille à leur santé : « Le Frère Germain vieillit. Il est de plus en plus fatigué par son asthme. Cela ne l'empêche pas de faire la classe avec beaucoup d'ardeur. Mais il ne veut pas croire qu'il en fait trop. »

Pourtant tout n'est pas toujours facile ! Les Frères âgés n'aiment pas les méthodes de Roger. Souvent ils lui font comprendre qu'il est trop jeune pour avoir de bonnes idées. Alors Roger rougit un peu, mais se contient. Parfois on l'entend dire : « Il n'y a donc pas moyen de discuter !... »

Mais il n'aime pas qu'on dise du mal de l'Église. Un jour quelqu'un critique les évêques. Alors Roger se met à parler doucement, mais fermement. Ce sont des choses qu'il n'admet pas. Et quand on dit du mal des autres, il se tait. Car il ne veut pas regarder les défauts des autres. Il les aime. Aussi quand il disparaîtra, tous n'auront qu'une seule voix : « Par sa gaieté, son amitié, son exemple de don au Seigneur, le Frère Albéric a répandu partout l'estime et la sympathie. »

 

28) L'arrêt

Roger a toujours eu des maux de tête. Mais dans les premiers mois de 1944, les migraines se font de plus en plus fréquentes et intenses. Pourtant, le médecin consulté ne trouve rien de particulier. Simple fatigue peut-être ?

Voici les vacances de Pâques. Un peu de repos enfin ! Le lundi, tous les Frères s'en vont à Pont-Érambourg, à une quinzaine de kilomètres de Flers. Roger, tout l'après-midi, s'en donne à cœur joie. Il escalade les falaises abruptes, gambade par les sentiers les plus difficiles, et essoufflé s'arrête sur le sommet. Assis sur la hauteur, contemplant les collines de Normandie, il chante, chante...

Mais avec la rentrée, reviennent les soucis. Roger organise une journée-rencontre pour les jécistes : réunions, chants, grand jeu, messe... le programme est chargé. Tout a demandé beaucoup de préparation. Roger se donne à fond. Le soir, il rentre fatigué. Mais il participera encore à la réunion des responsables. On le félicite.

Mais les nuits suivantes, impossible de dormir, la tête lui fait trop mal. Le mardi matin, il reste au lit. Il ne s'en relèvera plus. Il le sent : « Je me considère comme un voyageur qui a fait ses malles et qui attend la voiture. Je ne déferai pas mes malles. »

Image-souvenir préparée pour les obsèques du Frère Roger à Flers

 

29) La route douloureuse

Dire toute la souffrance de Roger durant ces quinze derniers jours est chose impossible.

Le jour de l'Ascension, le docteur pratique une ponction lombaire. Pas de soulagement. Au contraire. Les douleurs deviennent intolérables. On entend Roger gémir quand il est seul dans sa chambre.

Mais pendant les visites, il ne dit rien de son mal. Seuls, ses yeux qui clignent laissent deviner ce qu'il endure. Il continue de s'intéresser à tout et à tous. Il demande des nouvelles de ses élèves, des gars de la JEC...

On voudrait pourtant soulager ses souffrances. On pratique une deuxième ponction. Un mieux se fait sentir. Mais on ne sait toujours pas de quel mal il est atteint. En fait il avait une méningite tuberculeuse.

Autour de lui, ses amis prient. Les Frères se tournent vers Jean de La Mennais. Tous les soirs, dans la prière paroissiale, on demande sa guérison. Les jécistes font dire des messes. Les élèves de Roger organisent un pèlerinage à la Vierge des Tourailles.

Roger s'unit à toutes ces prières. Mais son cri est surtout de louange. Louange pour la nature qu'il a tant aimée. Il reprend le cantique de Saint François : « Béni sois-tu, mon Seigneur, pour notre frère le soleil et pour notre sœur la lune... » Et il répète : « Oh, mon Dieu, que vous êtes bon. »

 

30) Au terme de la route

Dans son carnet, il avait écrit : « Chaque mois nous rapproche de cette meilleure aurore, de cette splendide fête que Dieu prépare à ses amis... » Pour lui, l'heure du rendez-vous a sonné. Mais c'est dans la douleur que se fait le passage.

Le plus dur est d'être loin des siens. Il gémit : « Oh ! non ! Je ne voudrais pas mourir avant d'avoir revu mes parents... » Comme le Christ, il devra boire la coupe de la souffrance jusqu'au bout...

Pendant les derniers jours, par moments, le délire le prend. Mais la crise passée, il se remet à prier avec joie, avec force. Quand les Frères viennent le voir, il récite avec eux la prière. Et quand il ne pourra plus, les lèvres fermées, le visage crispé de douleur, il tournera son regard vers le Christ en croix...

Dans la nuit du 2 juin 1944, le Frère Jean et une sœur garde-malade veillent à son chevet. Et dans le silence, Roger s'en va vers son Seigneur. Tout est consommé...

Avis mortuaire du Frère Albéric diffusé le 2 juin 1944

 

31) Ce n'est qu'un au-revoir

Trois jours plus tard, tous ses amis sont là. Un corbillard simple. Une croix de fleurs blanches. Beaucoup d'enfants, de jeunes gens. Une foule plus recueillie que d'habitude. Celui que tout le monde appelait « le petit Frère Albéric » s'en va vers sa dernière demeure ici-bas.

Ceux qui l'ont connu racontent :

Des prêtres : « C'était un semeur de lumière et de joie. Je revois toujours son sourire qui reflétait son cœur et donnait la paix. » « Qu'il nous laisse aujourd'hui son sourire, reflet de sa joie intérieure, son zèle, son esprit de charité. »

Des Frères : « La joie, il l'a rayonnée, diffusée autour de lui, chantée. Le Frère Albéric a ignoré la mauvaise humeur. À peine a-t-on soupçonné qu'il pouvait avoir lui aussi ses ennuis. »

Des enfants : « Ce qui m'a le plus frappé dans le Frère Albéric, c'est sa gaieté. Il avait toujours le sourire. »

Le Frère Albéric nous a quittés. Il nous reste sa joie. Il nous reste son cœur débordant d'amour. Il a essayé de vivre jusqu'au bout ce qu'un jour il avait noté dans son carnet : « Le Christ n'est pas un étranger pour le Frère; c'est quelqu'un qu'il connaît personnellement, qu'il a rencontré, avec qui il a parlé... »

C'est le secret du bonheur...