FRÈRE  ALBÉRIC

9) Novice

Le 24 août 1937, Roger n'a pas encore 18 ans. C'est ému qu'il se met à genoux dans le chœur de la chapelle de la maison des Frères à Jersey.

- Mon fils, que demandez-vous ? dit le prêtre.

- Mon père, je demande à prendre l'habit des Frères de l'Instruction Chrétienne.

- Croyez-vous vraiment être appelé de Dieu ?

- Oui, mon père. Que Dieu m'aide à connaître et accomplir sa volonté.

- Remerciez le Seigneur des désirs qu'il met en vous. Désormais vous porterez le nom de Frère et serez ainsi appelé : Frère Albéric.

Ainsi commence l'année du noviciat. Pendant un an, Roger, devenu Frère Albéric, va réfléchir et prier...

Il lit la vie des Frères d'autrefois. Il veut mieux les connaître et surtout les imiter. « Je suis en train de lire la vie d'un ancien Frère. Que c'est beau ! Une vraie vie de saint ! Et pourtant une vie passée simplement à faire l'école... »

Mais c'est surtout l'Évangile qu'il préfère : « L'Écriture appelle le Christ : la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde... Oh ! que j'ai senti cette lumière et cette chaleur qu'il répand dans les cœurs de bonne volonté ! »

Mais au noviciat, la vie est dure pour Roger. Le règlement ne laisse pas un moment de liberté. Et jamais seul un instant. Tout cela est pénible, mais il écrit : « Ne pas être l'homme de la vie facile. On se forge soi-même dans le combat intérieur. »

10) Tout à Dieu

Avec 47 autres jeunes, Roger va se donner totalement au Seigneur. C'est le matin du 24 août 1938, quelques jours avant ses 19 ans. Ensemble, ils s'avancent dans la chapelle et s'agenouillent.

- Mon père, nous demandons à faire les vœux de pauvreté, de chasteté, d'obéissance dans l'Institut des Frères de l'Instruction Chrétienne.

- Mes frères, demande le célébrant, comprenez-vous l'importance de ce que vous allez faire ?

- Oui, mais nous nous confions à la bonté de Dieu.

Chaque novice s'avance alors devant le supérieur des Frères. Roger est ému quand vient son tour. Mais aussi heureux, tout à la joie de se donner à Dieu.

- Au nom de la Très Sainte Trinité, en présence de la Vierge Marie, je fais librement et volontairement, moi, Frère Albéric, les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Je prie Dieu et la Vierge de m'aider.

Alors il reçoit le crucifix qu'il portera sur la poitrine.

Le soir, il écrit une longue lettre à ses parents : « Vous n'avez pas été à la fête. J'ai beaucoup pensé à vous ce matin en m'avançant vers l'autel. Je n'y venais pas seul, car je ne suis qu'un fruit, le résultat de tant de fatigues et de dévouements. J'ai prié Dieu de vous combler ! » et il ajoute pour sa mère « Je me rappelle que je te dois la croix posée sur ma poitrine. »

Pour lui commence une nouvelle vie.

Les scolastiques après leurs voeux à Jersey. Roger au 1er rang, 4è à partir de la gauche

 

11) Scolastique étudiant

Deux ans déjà que Roger a quitté Haïti. Au scolasticat, pour un an en principe, il reprend des études classiques, mais les supérieurs envisagent déjà, vu ses compétences intellectuelles, de le faire bientôt préparer ensuite une licence, sans lui en parler encore.

Il doit d'abord passer le baccalauréat français. C'est facile pour lui ! Il a déjà appris cela en Haïti. Aussi les examinateurs seront bien surpris devant ce candidat. À l'oral d'anglais, le professeur le fait parler des Antilles... Passe quelqu'un qui s'adresse à Roger en français. L'examinateur est bien surpris :

- Vous parlez le français à merveille !

- Mais c'est la langue de mon pays.

- Comment ! Je croyais que l'anglais était votre langue maternelle ! »

Les scolastiques de son groupe disaient de lui : « Il a une mémoire prodigieuse. Mais plus savant qu'aucun d'entre nous, il reste toujours humble et discret. » Et dans une lettre, Roger avoue : « Je tâche de disparaître, de me faire de plus en plus petit. »

12) Prends ta croix

Tout lui est facile... Mais il souffre en silence...

Il est fragile de santé, maigre, et souvent, paraît fatigué. De plus, fréquemment, il a des maux d'estomac. Il mange peu et doit même se priver de plusieurs plats servis à sa table. Mais jamais une plainte.

Le froid de l'hiver lui est pénible. « Il fait un temps auquel je ne suis point accoutumé. » Pour s'endurcir, il laisse sa fenêtre ouverte. Quand il enseignera, ses élèves remarqueront qu'il n'arrive plus à tenir la craie entre ses doigts gelés.

Mais quand la neige vient à tomber, Roger oublie le froid et s'émerveille : « Il a neigé pendant presque trois jours sans arrêt. J'ai pu admirer le féérique spectacle de la ville sous la neige. Comment dire l'éblouissement de tous ces toits blancs ? Comment dépeindre les arbres squelettiques qui, eux aussi, ont fait toilette. Cette blancheur immaculée m'a fait penser à la Vierge. »

Mais le plus dur est d'être loin de son pays et des siens. Ses trois années en Europe touchant à leur fin, il écrit avec joie au début de l'été 1939 : « Je rentre bientôt en Haïti. » Mais à peine un mois plus tard, les supérieurs lui demandent de rester encore à Jersey pour qu'il commence à préparer une licence.

Cachant sa peine, il essaie de consoler ses parents : « C'est le Seigneur qui me retient ici. Sans doute, il me guide vers mon plus grand bien. »

Souvent il se répète : « Si les choses ont un mauvais côté, elles en ont aussi un bon. Il faut s'entraîner à voir tout en beau. Faire comme Joubert qui regardait ses amis de profil quand ils étaient borgnes. »

Tout son cœur est là, dans ces mots qui pourraient être sa devise : « Que la volonté de Dieu soit faite. » Et pour lui, les événements sont des maîtres que Dieu nous donne.