À JERSEY  :  PAR TEMPS DE GUERRE

 

13) Le jeune enseignant des scolastiques

Septembre 1939. La guerre éclate en Europe. Tous les Français capables de se battre sont appelés pour rejoindre l'armée française. À Jersey, parmi les Frères, c'est la consternation ! Tous les Frères professeurs doivent partir. Que faire ? Rapidement on s'organise. Les étudiants plus avancés seront professeurs des autres.

Roger se retrouve professeur de 1ère ( classe de rhéto ), avec 17 élèves. À 20 ans !... Il va enseigner la littérature, les mathématiques, les sciences et l'espagnol. De plus, il continue à étudier... Cela fait beaucoup de choses pour lui tout seul ! « Tant pis !... Puisque Dieu l'a voulu... ». Il reste toujours fidèle à son idéal. « Il faut tout subordonner dans sa vie au service des autres, car il n'est de grande vie que généreuse. »

Au service des autres !... Ses élèves sont à peine plus jeunes que lui. Si l'un d'eux sort une énormité, il ne le reprend pas sévèrement, mais sans un mot, sourit... et continue. Parfois il passe une promenade entière à expliquer à un jeune une règle de grammaire qu'il n'a pas comprise.

 

14) Au service de tous

Attentif à tous : chaque fois qu'arrive la fête d'un Frère de la maison, il peint une petite image qu'il lui offre. Certains garderont longtemps ce souvenir de leur jeune professeur.

Malicieux : il écrit en vers le récit épique des exploits de guerre d'un Frère qui vient de rejoindre son régiment sur le territoire français pour combattre les Allemands.

Toujours serviable : un jour arrive du Canada un Frère avec de lourdes malles. Il se précipite pour l'aider à les transporter. Une autre fois, après avoir travaillé tout l'après-midi, il rentre fatigué dans sa chambre. Sur le palier, il rencontre le sacristain qui lui dit : « C'est fête demain, je suis en retard pour décorer la chapelle, pourriez-vous venir m'aider ? » Roger a un léger mouvement d'hésitation, mais ne dit rien et suit le sacristain.

Après la défaite de la France, il faisait chanter le chœur des Soldats, de Faust, « La France ne peut périr ». Et par son entrain, son sourire, sa gaieté et ses bons mots, il essaie de remonter le moral de tous les Frères français qui l'entourent. Tous lui sont reconnaissants de tant d'amitié.

Son secret ? Voir dans les autres « Jésus habillé en Frère ». Son cœur déborde de l'Amour de Dieu. Cet Amour, ce feu, il veut l'allumer chez les autres. Pour lui, être saint, c'est vivre comme Jésus, penser comme lui, aimer comme lui. Il veut être « obsédé » du Christ. Et souvent il répète : « Dieu ne nous manquera pas, à nous de ne pas lui manquer ». Ou encore « Ta vie sera courte, il la faut pleine. » Il ne savait combien il disait vrai.

 

Bon-Secours : bâtiments de la Congrégation à Jersey 

(occupés par les Allemands durant la guerre)

 

15) La vie de tous les jours

Sur le bureau de Roger, un carnet. C'est là qu'il note chaque jour ses résolutions, ses prières... C'est là qu'il raconte sa vie toute donnée au Seigneur.

Sitôt levé, il se met à genoux. Seul dans sa chambre, il prie. Il remercie Dieu pour le jour nouveau. Il s'offre pour que son «aujourd'hui» soit un OUI au Seigneur. Mais le centre de sa journée, c'est la Messe. Tous les matins, c'est la même joie : « Que c'est beau la messe ! Comme on grandit dans la foi en y participant chaque jour. »

Et tout au long du jour, il veut « faire de sa journée une messe prolongée ». « Que ma chambre soit une chapelle, et ma table de travail un autel. » Souvent son regard se porte sur Dieu : « Je n'ai pas d'église, je rentre en moi où Dieu se trouve. Le ciel se trouve dans mon cœur. »

Tous remarquent son attitude recueillie pendant les prières à la chapelle. Matin et soir, pendant une demi-heure au moins, il est là avec ses Frères. Qui saura jamais tout ce qui s'est passé dans son coeur pendant ses longues heures avec Dieu ? Roger n'en parle pas. Mais il en VIT : « On continue de prier quand on cherche à bien faire : le travail peut être une prière. »

Son travail ? Il s'applique à bien faire son métier de professeur et les élèves l'estiment. Quand il n'est pas en classe, il se plonge dans ses livres. Lui aussi doit étudier, écrire, apprendre. Ce qu'il souhaite dans tout cela ? « Faire extraordinairement bien les choses ordinaires. »

 

16) Prends ta croix et suis-moi

Après la défaite de la France, les Allemands occupent l'île de Jersey. Pendant quelque temps, ils acceptent la présence de Français sur l'île. Mais en février 1941, ils les renvoient tous sur le continent.

À Bon-Secours, la maison des Frères, après le départ des Français, il ne reste plus qu'une quinzaine de Frères canadiens, anglais, haïtien. Roger va se retrouver avec deux élèves anglais.

Bientôt les Allemands occupent une partie des locaux. À cause de la guerre, l'île est mal ravitaillée. Que faire ? Les Frères qui restent se mettent à travailler au jardin. Mais où trouver de l'engrais ? On demande aux Allemands de pouvoir ramasser le fumier de leurs écuries. Alors tous les matins, c'est la corvée, sale, pénible, épuisante. Quel changement pour Roger ! Jamais il ne s'en plaint pourtant. Il répète seulement : « La vie est toujours belle quand on la vit pour Dieu ! »

La viande vient à manquer. Si on élevait des lapins. Oui, mais il faut les nourrir... Alors pendant toutes les récréations, Roger avec deux autres Frères part dans la prairie et coupe, arrache et ramasse l'herbe. En été, c'est facile ! Mais en hiver, sous le froid, la pluie ou le vent, quel supplice ! Et ce n'est pas les vieux gants déchirés qu'il porte qui empêcheront ses doigts de geler... Roger est toujours le premier à la tâche. Pourtant, un jour de fête où l'on sert du lapin, il ne peut s'empêcher de murmurer : « Tout de même, c'est beaucoup de travail pour un plat si rare ! »

Le Frère Hubert, son voisin de table, témoigne : « Ce qu'il y avait de plus admirable dans le Frère Albéric, c'était sa douceur, sa patience dans les corvées de toutes sortes. On ne l'entendait jamais se plaindre malgré sa maladresse physique qui lui rendait pénible tout travail manuel. »

Faut-il transporter à la brouette un énorme tas de charbon ? Déménager plusieurs salles que les Allemands réquisitionnent ? Ou ramasser les pommes de terre ? Roger est toujours volontaire. Et cependant le travail ne lui manque pas. Il continue à étudier et à enseigner, même s'il n'a que deux jeunes Frères anglais comme élèves.

Pendant cette année très dure, comme il dut relire souvent ces lignes de son carnet : « Pour avoir du beau temps dans la vie religieuse, il faut deux choses : 1) Porter son soleil dans sa poche, c'est-à-dire aimer beaucoup de Seigneur; 2) Savoir avaler en silence d'invraisemblables soupes. »

Le soleil ! Pour l'instant, il est bien loin. Et avec la guerre, Roger doit perdre l'espoir de rentrer bientôt en Haïti. Il écrit à ses parents : « C'est un gros sacrifice de ne pas avoir de vos nouvelles. L'épreuve se prolonge. Je ne me plains pas car le Seigneur sait bien ce qu'il fait. »

Mais la croix est parfois lourde à porter. Le 23 décembre 1941, Jean son frère est ordonné prêtre à Rome, et à cause de la guerre, Roger ne peut se déplacer et y aller. « J'avais rêvé d'être présent à ton ordination. Ce sera une si grande fête pour toi et pour moi ! Mais le Seigneur en a décidé autrement. Que ce sacrifice attire sur ton action la grâce de Dieu... »

Quelle joie quand il peut parler de son pays ! Les friandises qu'il peut recevoir de ses parents, il aime les donner : « Goûtez-moi cela : c'est plein de soleil... »

Toutes les souffrances, il essaie de les porter avec le sourire. « Rien n'est obstacle au service de Dieu. Tout est moyen. » Où le Seigneur le conduit-il ? Il ne sait pas mais « la voie que Jésus veut pour moi, il saura bien me l'indiquer. »