Frère Robert Jarnoux - 70 ans de vie religieuse

1993-2013 : 50 – 60 – 70 ; 66 - 76 – 86 ; Cap, Ouanaminthe, Jacmel, Delmas, Cayes, Gabriel Deshayes.

Frère Robert, ces vingt dernières années n’ont été ni moins fructueuses ni moins occupées que les cinquante précédentes. L’expérience accumulée, la mémoire toujours fidèle, l’amour du travail et de la pédagogie ont rendu plus efficace le travail auprès des élèves, surtout des plus petits, et de leurs professeurs.

Pendant ces années, le carnet d’histoires personnelles qui agrémentent les repas ou les conversations des moments de détente s’est rempli de nouvelles péripéties : débarquement des troupes américaines au Cap et occupation de l’école, visite mémorable du Président Aristide, élections, professeur aux idées bizarres, cyclones, tremblement de terre et combien d’autres qui resurgissent au moment opportun…

Plus que ces événements, le quotidien des responsabilités ou l’arrivée dans une nouvelle école est toujours agrémentée par quelques parents soucieux de former le nouvel arrivant et réticents à se plier à ses exigences d’ordre… Le perturbateur oublie que le nouveau venu, surtout s’il a des cheveux blancs, n’en est pas à ses premières armes et même n’est peut-être pas si nouveau que cela. Certain parent de Jacmel n’en a-t-il pas eu la surprise après 50 ans passés ?

La pédagogie appliquée fournit aussi son lot d’événements. Entre les professeurs réticents à faire évoluer leur méthode et les parents pédagogues chevronnés, les mises au point sont parfois nécessaires. Lecture et écriture des plus petits obligent à beaucoup d’attention… Les cahiers sont si beaux lorsque les mots sont bien écrits, les opérations bien disposées et les élèves habitués à ne pas faire de ratures!… Mais il faut parfois réapprendre au maître qu’une addition se fait de droite à gauche et non l’inverse. Il est vrai qu’en première année, puisqu’il n’y a pas de retenue, le résultat est le même… Aux suivants de découvrir la faille pour remédier aux résultats devenus fantaisistes. Quelle satisfaction par contre quand les parents s’étonnent des progrès faits par leur rejeton qui au bout de l’année en sait autant ou plus que le grand frère ou la grande sœur qui est supposé une année ou même deux plus avancées...

Frère Robert, à Jacmel comme aux Cayes tu as aimé ces années avec les plus petits… Après la Direction du Cap où tu as contribué à l’ouverture du secondaire et l’animation pédagogique, quand même plus légère, du primaire de Ouanaminthe, elles te sont apparues comme un repos et une retraite heureuse que tu aurais aimés poursuivre. Ces enfants si simples, si spontanés ont été la joie de ta vie et ton premier souci pendant tes longues années en Haïti… Ce souci s’accompagnait de la formation des instituteurs et institutrices que tu as aidés à aimer leur travail et rendus plus compétents. L’une d’entre elles, approuvée par ses compagnes ne déclarait-elle pas : « Avec Frère Robert nous avons plus appris qu’à l’école normale » !

Mais être Frère, ce n’est pas seulement faire la classe et animer une école. Il faut s’y préparer… Week-ends et vacances étaient occupés à se préparer et à prévoir. La préparation soigneuse des cahiers, des livres, des salles de classe avant les rentrées ou pendant les week-ends, tu connais et savais au besoin en rappeler l’importance s’il était nécessaire.

Dans cette préparation, la culture personnelle n’est pas oubliée. Grand lecteur, tu n’as pas attendu que l’on parle de formation permanente pour en faire. Avant le tremblement de terre, chaque voyage à Port-au-Prince était l’occasion de faire une provision en passant à la bibliothèque de Delmas… Aucun livre choisi ne te rebute. Dans le choix les volumes sur Haïti ne sont pas oubliés. Le résultat en est que ta connaissance d’Haïti, si elle n’est pas encyclopédique, est certainement bien documentée : Littérature, Histoire, Géographie, tu as lu tout ce à quoi tu as pu avoir accès.

Être Frère c’est, en même temps qu’être inséré dans l’école, vivre en communauté. Pas plus que pour la classe tu n’as transigé sur ce point. Les moments fraternels que sont les repas, le partage autour du cocktail du samedi et du dimanche, ne se négocient pas. Ils sont les vrais temps de partage dans une atmosphère plus propice à l’échange que les réunions formelles.

A ces moments, il faut ajouter la prière commune, l’amour de la liturgie. L’évocation nostalgique des messes animées il y a de nombreuses années montre ton amour des cérémonies simples mais bien menées et respectueuses du rythme liturgique et de la prière. Le remplissage festif qui détourne de l’essentiel te fait fuir.

Coupons court. La vie fraternelle dans ses dimensions apostoliques, communautaires, spirituelles ne se discute pas, elle se vit.

Frère Robert, je sais que tu te serais passé de ces quelques mots, mais permets qu’au nom de tous, je termine par le seul mot qui peut justifier cette intervention : MERCI.

Merci car tu t’es donné tout entier, sans fioriture, sans grand panpan. Arrivé en Haïti, tu as accepté le pays tel qu’il est, tu l’aimes tel qu’il est, accueillant sa situation et ses soubresauts avec la partialité du cœur.

Merci pour ce que tu as donné à la province, acceptant les tâches qui t’étaient confiées sans être rebuté ou désemparé par les situations.

Merci pour les professeurs que tu as formés, aidés, soutenus et qui ne l’ont pas oublié.

Merci pour ta présence en communauté, ta prière et ces partages dans lesquels tu apportes vie, humour, sérénité.

Enfin, tu me permettras un merci personnel pour le soutien que tu as été pour le supérieur et le directeur qui se sentait un peu débordé dans sa tâche à Jacmel comme aux Cayes.

Frère Robert, il y a les mots, mais le Seigneur seul sait ce que tu portes vraiment dans le cœur Toutefois, s’il fallait retenir le non dit et le fond du cœur ce pourrait être la confidence suivante : « Aime le pays où tu vis et ceux avec qui tu vis quels qu’ils soient ».

Après une année médicale, bon vent ! bonne marche !

Frère Yves ALLAIN