Frère Bernard Bonraisin - 50 ans de vie religieuse

Habituellement, le temps de la retraite me donne le temps de méditer sur la vie de quelque saint. Mais cette année Frère Hervé m’a demandé de dresser le portrait d’un jubilaire. Il n’est pas – pas encore – inscrit sur la liste du Père Elder (chargé de la cause des saints dans le diocèse). Néanmoins je vous livre le fruit de ma longue méditation.

C’était un jour de septembre 1969. Trois jeunes Frères de l’Instruction Chrétienne étaient enrôlés par le service de la coopération française. De la Bretagne, ils durent se rendre à une session de trois jours de formation dans la lointaine Provence, à Aix. La première journée fut studieuse et appliquée. Mais à ma grande surprise, le deuxième jour, mes deux compagnons me laissèrent pour s’en aller visiter la grande cité phocéenne voisine, Marseille, en me confiant le soin de prendre des notes pour eux. Le soir venu, à leur retour, aucun des deux Bernard ne se montra très intéressé par les notes que j’avais prises ;  ils étaient plutôt préoccupés de savoir si on avait remarqué leur absence, et comptaient bien retourner le lendemain sur la Canebière aux pieds de Notre-Dame de la Garde... Je ne sais lequel des trois tira le plus grand profit de ces trois journées méridionales.

Toujours est-il qu’une semaine plus tard, Frère Bernard et moi atterrissions à l’aéroport François Duvalier.

Pour Frère Bernard, l’histoire avait commencé 24 ans auparavant dans un petit village de Loire-inférieure. Ligné, une bourgade campagnarde de quelque 1500 habitants à l’époque. La devise de Ligné est tout un symbole pour notre héros du jour : « Fidelis ac firmus ut lignum » : Fidèle et ferme comme le bois…

Un jour de 1945 où tous les amis étaient réunis pour fêter le retour de captivité d’un voisin, un nouveau-né vint troubler la fête par ses vagissements tonitruants.  C’était le 20 avril. Les parents François et Geneviève accueillaient leur quatrième enfant. Deux garçons et une fille avaient précédé le petit dernier. Benjamin de la famille, il ne trouva pas d’enfants de son âge dans le voisinage pour jouer. C’est peut-être alors qu’il prit le goût de passer du temps avec les animaux...

Six ans plus tard, notre bambin parcourt vaillamment, pour se rendre à l’école, les deux kilomètres qui séparent la ferme du village. Il y avait trois classes, deux tenues par des Frères et la troisième par une demoiselle. C’est là qu’un jour le Frère Recruteur du district de Nantes vint à la pêche. Et attrapa un petit poisson qui se sentait des envies de devenir pêcheur.

A Derval, venait de s’ouvrir un nouveau juvénat qui accueillit le jeune lignéen. Toujours prêt pour la fête, c’est au milieu des festivités du centenaire de la mort du Fondateur que Bernard arrive à Ploërmel. Trois ans plus tard, après un parcours scolaire sans faute, il décroche le Bac devenu obligatoire cette année-là pour entrer au noviciat.

En août 1963, il prend son premier baptême de l’air pour rejoindre la Grande-Bretagne. En effet, c’est dans l’île anglo-normande de Jersey que se tenait le noviciat. Il n’apprit pas l’anglais mais sous la houlette de Frère Mickaël, progressa dans la science de Dieu. Les grandes promenades à travers l’île lui permirent de découvrir, longtemps après Teilhard de Chardin, les grottes préhistoriques. Mais Frère Bernard n’a encore rien écrit sur le sujet.

Après trois bonnes années de formation de base – comme on dit aujourd’hui -, il se retrouva devant les Sixièmes de Guérande. Peut-être est-ce dans cette ville du bord de mer qu’il se prit à rêver de grands voyages de l’autre côté de l’Atlantique...

1969 – Enfin, l’Amérique. Après l’épisode marseillais, nous étions donc ce 10 septembre 1969 sur le tarmac de l’aéroport. L’une de mes valises fut volée à l’escale de Porto-Rico, me privant de mes notes de catéchèse et de ma soutane. Frère Bernard lui avait ses deux valises mais je ne me rappelle pas qu’il ait mis sa soutane ensuite....

Pour lui, commença un grand périple à travers l’île d’Haïti. Il a musé dans  presque tous les départements. Seuls le Centre et le Sud ne l’ont pas vu encore patrouiller sur leurs routes.

Son pèlerinage commença à Port-de-Paix. Ses confrères confiants dans ses capacités de débutant se gardèrent bien de troubler ses débuts par des conseils. Alors il apprit sur le tas. « Naje pou soti ». Il se démena dans sa classe de certificat, découvrant avec ses élèves – qui peut-être en savaient plus que lui -  l’histoire et la géographie d’Haïti. L’année fut couronnée de succès. Peut-être cela valut-il à Frère Bernard de continuer dans cette même classe dans toutes les écoles où il devait passer. Il devait rester 30 ans en CM2, devenu aujourd’hui 6AF.

Le jour de Pâques 1970,  les Frères de Port-de-Paix accompagnèrent le Père à St-Louis-du-Nord.  Assis à l’arrière du pick-up, Frère Bernard surveillait le chargement de drums. La montée vers l’école de St-Louis se révéla trop raide pour la voiture surchargée. Elle décrocha dans la pente et dévala en marche arrière pour finir sa course contre un mur. Frère Bernard se retrouva écrasé sous les drums.  Les frères de Port-au-Prince furent aussitôt avertis. Très vite, Frère Bruno et Frère Réal accompagnés du Dr Madsen se rendirent à Port-de-Paix où l’on avait transporté le blessé. Ce n’est pas sans surprise que celui-ci vit entrer dans sa chambre d’hôpital deux frères en costume-chemise blanche-cravate noire. Heureusement, il ne savait pas encore que c’était là le costume pour les enterrements. Finalement, le docteur diagnostiqua un bras cassé et tous rentrèrent à Port-au-Prince.

Après deux ans à Port-de-Paix, Frère Bernard fit ses malles pour Jérémie, puis en 1974, pour le Juvénat qui était encore à cette époque sur la colline dans les actuels locaux de l’hôtel Karibe. Il semble qu’on avait fait appel à une équipe solide (Fr. Joseph Bergot, Fr Fernand et Fr Bernard) pour rétablir l’ordre. L’ordre fut rétabli. Et à la fin de l’année, l’équipe ayant tout nettoyé fut remplacée par une autre pour la refondation (le mot n’était pas encore à la mode à cette époque) qui déjà appliqua une formule devenue célèbre : il faut reconstruire...

A Petit-Goâve, Frère Bernard passa sept années heureuses chargées de bons fruits. Il était à cette époque un fervent animateur du MEJ et entraîna plusieurs enfants sur le chemin de la vocation sacerdotale : Père Hans Alexandre, Père Guy Boucicaud, et d’autres sont là pour en témoigner... Quand Petit-Goâve fut fermé, il en ressentit une vive blessure.

Après un séjour à Saint Marc qui – malgré l’intérêt certain de la ville – semble l’avoir laissé de marbre, puis au Cap-Haïtien, nous retrouvons Frère Bernard à Ouanaminthe comme directeur. Ce n’est pas que la charge eut l’air de lui plaire. Il se sentait mieux comme simple instituteur dans sa classe. Mais comme partout ses manières simples, pleines de bon sens, favorisèrent une relation aisée avec tous.

Un témoin raconte : Un parent vient-il se plaindre ? Frère Bernard, sagement, le fait asseoir, l’écoute longuement sans s’énerver, et en très peu de mots apaise la tension. Le plaignant apaisé, rentre chez lui satisfait... (Frère Gabriel)

Ce n’est pas toujours ainsi que les rencontres se passeront comme on le verra plus loin…. Mais on retrouvera souvent cet esprit de sagesse qui fera de lui un agent facilitateur dans les situations épineuses. Et dans les rencontres, son mot final saura rallier les uns et les autres...

Le voyage de Frère Bernard ne s’arrête pas à Ouanaminthe... Avec la grâce des supérieurs, il continuera à faire le tour du pays et des écoles : Jean-Marie Guilloux, Gonaïves, Jacmel, La Vallée.... Ces dernières années le trouvèrent de retour à Ouanaminthe, puis à Jacmel...

Si les ennuis de santé l’ont obligé à abandonner l’enseignement, il continue à rendre toutes formes de services dans l’école. Tous sont unanimes à remarquer sa disponibilité et son dévouement : toujours prêt, toujours présent quand on a besoin de lui...  Et le reste de son temps il peut se livrer à des activités qui rappellent son milieu d’enfance. D’abord auprès des animaux dont il prend soin avec beaucoup d’attention : chiens, chats, poules, lapins...

Puis les arbres. Ce n’est pas pour rien qu’il est né à Ligné du latin lignum bois.

Je laisse parler son jeune directeur (Fr. Enceau):

Il a fait sienne la devise « Yon Ayisyen, yon pyebwa » Li pat tann slogan sa a pou li fè 30 fwa plis soti ane 2010 pou rive ane 2013. A Jacmel – comme au juvénat – les acajous sont rabougris et poussent difficilement. Au lendemain du tremblement de terre, Frère Bernard voyant la vivacité d’un jeune chêne qui a poussé tout seul décide de lui trouver un voisin, puis un autre, puis un autre… En moins de 3 ans, c’est une petite chênaie qui s’organise de manière rectiligne grâce à la vigilance ardue de Frère Bernard qui lutte quotidiennement, discrètement et efficacement, contre les belles mexicaines envahissantes et les chenilles insatiables sans oublier les cabris dévastateurs… Que de va-et-vient à pas mesurés chaque après-midi, portant ses deux gallons blancs, pour administrer à chaque arbuste sa ration d’eau quotidienne.

Frè Bèna chapo ba

La petite Batterie revivra

Frêle arbuste grandira

Un confrère y veillera.

La relève ? Le temps s’en chargera

Au loin la nouvelle te parviendra

Tous on s’en souviendra.

 

A Jacmel comme à Ouanaminthe, il eut à recevoir un parent. Mais tout ne se passa pas de même. Son directeur témoigne : En juin 2012, le jour qui suivit la remise des carnets, la maman d’un élève orienté ailleurs se présente en colère pour rencontrer le Directeur. Mais celui-ci est absent. C’est Frère Bernard qui la reçoit et écoute avec patience les réclamations de la dame. Il lui fait comprendre que ce n’est pas la peine d’insister, que le Directeur est absent, mais ne reviendra pas sur cette décision. Alors celle-ci de dire qu’elle ne quittera pas la cour de l’école avant de voir le directeur et qu’elle est prête à lever sa jupe et faire un scandale si le directeur ne lui donne pas satisfaction. Alors Frère Bernard, sur un ton moqueur et provocateur lui dit qu’elle peut y aller mais qu’elle n’a plus rien de beau à montrer… La dame n’insiste pas et quitte la cour sans faire de scandale pour ne plus revenir.

 

Fidelis ac firmum ut lignum

Fidèle et solide, tu l’as été pendant toutes ses années au service du Seigneur.

Fidèle à vivre en enfant de Dieu pendant 68 ans.

Fidèle à l’appel reçu il y a 60 ans.

Solide dans l’engagement pris il y a 50 ans.

Solide face aux enfants turbulents ou studieux de Guérande ou d’Haïti

Fidèle et solide pour construire des générations de jeunes Haïtiens à travers tout le pays

Fidèle et solide surtout pour vivre dans la joie de servir tes frères et le Seigneur qui t’a choisi.

Le voyage continue… Là où le Seigneur t’enverra, nous avons confiance que tu n’auras pas besoin de beaucoup de conseils pour naje pou soti.

 

Ainsi se termine ma méditation durant cette retraite.  Merci Frère Bernard… et chapo ba

Frère Charles COUTARD