Décès du Frère Robert JARNOUX

Frère Robert (André JARNOUX)

Messe de funérailles, Pétionville - 8 mars 2014

Depuis quelques semaines, Frère Robert ne pouvait plus prendre de nourriture solide et avait beaucoup de difficulté à déglutir. Les médecins consultés, vu son âge, ont prescrit des aliments liquides et toniques mais Frère Robert s’alimentait malgré tout de moins en moins jusqu’à refuser toute nourriture ses derniers jours. En fait, son organisme montrait que l’heure de rencontrer son Seigneur était arrivée et lundi dans l’après-midi peu de temps après avoir reçu l’Onction des malades, il entrait en agonie. Après une nuit et une journée très agitées, ne trouvant pas de position dans sa souffrance, il s’éteignait mardi soir, à 5 h 35 de l’après-midi. Pendant ces heures de souffrance, il est resté lucide et a constamment exprimé sa reconnaissance à ceux et celles qui lui sont venu en aide pendant ses derniers jours en les remerciant pour chaque secours apporté.

André Jarnoux - il recevra le nom de Frère Robert-André lors de son entrée au noviciat - est né dans une petite exploitation agricole à Marsac-sur-Don, non loin de Nantes le 21 juin 1927. Très tôt sa maman décède – il avait un ou deux ans d’après son jeune frère - puis son père se remarie. Ainé de la famille, il aura quatre frères dont deux sont décédés. Il reste Claude qui vit toujours à Marsac et chez qui il allait lors de ses congés en France et Robert qui habite Nantes.

À 13 ans, quelques semaines après la déclaration de guerre, il entre au juvénat d’Hennebont. Il y passe seulement une année puisqu’il est décidé qu’à la rentrée de septembre 1940 les juvénistes de Loire-Atlantique continueront leur scolarité à Janzé plus proche de leur département d’origine. C’est donc dans la tourmente de la guerre 39-45 que frère Robert et ses camarades ont fait toute leur formation. Les années de guerre sont difficiles et souvent ces jeunes en pleine croissance ne mangent pas à leur faim à cause des restrictions alimentaires et malgré les efforts de l’économe qui va régulièrement à la recherche de nourriture dans les fermes des environs.

Il entre au noviciat, revenu de Jersey à Ploërmel à cause du conflit, le 15 août 1943. Ce noviciat se terminera à l’abbaye de Timadeuc où les novices et leurs formateurs ont dû se réfugier après le bombardement de Ploërmel en juin 1944.

Ses premiers vœux et une année de scolasticat accomplie, Frère Robert enseigne une année à Lourdes avant d’embarquer pour Haïti en novembre 1946. En Haïti, il fait ses premières armes à Jacmel où il reste 2 ans. Puis c’est Saint-Louis du Nord, Port-au-Prince (Saint-Louis de Gonzague), Cayes, Arcahaie. Après une année de grand noviciat à Jersey en 1958, il assume une première direction à Jacmel pendant trois ans puis est à nouveau professeur au Cap-Haïtien, à Saint-Louis du-Nord pour la deuxième fois, à Camp-Perrin. En 1968, il est nommé directeur à Léogane puis est nommé responsable pédagogique en 1973 et à ce titre fait une année à l’Institut Catholique de Paris.

A son retour, la diminution des effectifs commence à se faire sentir, au lieu de reprendre son travail d’animation pédagogique, il assume à nouveau des directions : Petit-Goâve, Gonaïves, Cap. Vingt trois années pendant lesquelles il fait bénéficier largement ses professeurs de son expérience pédagogique, travail qu’il continuera, sans assumer de direction à Ouanaminthe et Jacmel.

En 2009, à Delmas, à 82 ans, il commence une retraite bien méritée au regard de tous ceux qui le connaissent. Mais le tremblement de terre le renverra aux Cayes où il avait été 60 ans plus tôt. Il sera heureux d’y reprendre un peu d’activité en initiant les professeurs de première et deuxième année à l’enseignement de l’écriture jusqu’à ce que la maladie l’oblige à s’arrêter alors qu’il a atteint 85 ans et à se reposer, non loin des médecins à la maison Gabriel Deshayes. Ce départ lui a coûté, et les petits élèves lui ont manqué pendant ses derniers mois.

Frère Robert avec un élève de 1ère Année, aux Cayes, en 2012.

Dans tous ses déplacements, Frère Robert a appris à connaître le pays et sa langue qu’il maniait avec habileté et assurance. Ses dernières années montrent l’un des points essentiels par lesquels Frère Robert a marqué et exercé son apostolat de Frère de l’Instruction chrétienne : un grand souci de formation autant pour les professeurs que pour les élèves. Écriture, propreté des cahiers, qualité de l’expression étaient des grands axes de formation. Il évitait de reprendre directement le maitre mais, en donnant un test, suivi d’une correction et d’un compte-rendu soignés, il formait à la fois professeurs et élèves, s’attachant surtout aux petites classes, sans négliger pour autant les autres, car il savait que s’il n’y a pas de base on ne peut construire.

Homme de relation, Frère Robert, n’était pas favorable aux réunions de parents. Il préférait les rencontres individuelles qui lui permettaient d’adapter ses remarques à chaque cas. Il faut dire que sa mémoire, quasi infaillible, lui permettait cette méthode difficilement applicable pour beaucoup d’autres. Ce travail commençait dès l’inscription en première année à l’occasion de laquelle il rencontrait lui-même chaque parent et chaque enfant et faisait une première évaluation. Cette rencontre lui permettait de mémoriser les noms et des enfants et des parents, et d’évaluer l’un et l’autre. Après cette rencontre son choix était en grande partie accompli, le test ne venant qu’en complément de cette première évaluation pour le choix définitif. Il connaissait alors suffisamment ses élèves et leurs parents et si le besoin s’en faisait sentir, il venait en aide aux plus démunis d’entre eux. Sensible à la vraie pauvreté, Frère Robert intervenait discrètement. Il était difficile de le tromper car il savait se renseigner.

Frère Robert, aimait ce contact. Après la Direction du Cap où il a contribué à l’ouverture du secondaire en 1995 et l’animation pédagogique, quand même plus légère qu’une Direction du primaire à Ouanaminthe, Frère Robert appréciera de n’avoir à superviser que les petites classes à Jacmel puis aux Cayes. C’était pour lui comme un repos et une retraite heureuse qu’il aurait aimé poursuivre jusqu’à ses derniers jours. Ces enfants si simples, si spontanés ont été la joie de sa vie et son premier souci pendant ses longues années d’enseignement et de direction… Ce souci s’accompagnait de la formation des instituteurs et institutrices qu’il a aussi aidés à aimer leur travail et rendus plus compétents. L’une d’entre elles, approuvées par ses compagnes ne déclarait-elle pas : « Avec Frère Robert nous avons plus appris qu’à l’école normale »!

Mais être Frère, ce n’est pas seulement faire la classe et animer une école. Il faut s’y préparer… Week-ends et vacances étaient occupés à prévoir et à se préparer. La préparation soigneuse des cahiers, des livres, des salles de classe, et même des tests avant les rentrées ou pendant les week-ends, Frère Robert connaissait et savait en rappeler l’importance s’il était nécessaire.

Dans cette préparation, la culture personnelle n’était pas oubliée. Grand lecteur, Frère Robert n’a pas attendu que l’on parle de formation permanente pour en faire. Avant le tremblement de terre, chaque voyage à Port-au-Prince était l’occasion de faire une provision en passant à la bibliothèque de Delmas… Aucun livre ne le rebutait. Il se faisait un devoir de lire des documents divers pour être informé. Dans son choix les volumes sur Haïti n’étaient pas oubliés. Le résultat en est que sa connaissance d’Haïti, si elle n’était pas encyclopédique, était certainement bien documentée : Littérature, Histoire, Géographie, il a lu tout ce à quoi il a pu avoir accès.

Cependant, Frère Robert ne se résume pas au pédagogue. C’était aussi un confrère au grand talent de conteur. En communauté, Il agrémentait les repas et les conversations des moments de détente par de nombreuses histoires ou se mêlaient réalité et fiction. Les événements des dernières années ont largement contribué à meubler sa mémoire de nouveaux épisodes qui resurgissaient au moment opportun…

Frère Robert tenait à la vie communautaire. La communauté était pour lui sa famille et la présence aux moments qui permettent à celle-ci de se construire : prières, repas, temps de détente… n’était pas négociable. Pour lui ces moments étaient plus importants que les réunions communautaires car ils étaient, à son avis, plus propices aux échanges que les réunions formelles. Il estimait d’ailleurs, là aussi, que le contact individuel et fraternel avait plus de valeur.

Accueillant aux Frères de passage, il se souciait de leur venir en aide au besoin et ne comptait pas son temps pour être avec ses hôtes. Il recevait avec joie. Un visiteur était sacré.

A ce portrait de Frère Robert, il manquerait un aspect important si on n’y ajoutait une vie spirituelle beaucoup plus profonde qu’il ne paraissait. Ces dernières années, Frère Robert se rendait régulièrement et discrètement à la chapelle en dehors des moments communautaires. Il avait aussi un grand amour de la liturgie. L’évocation nostalgique des messes animées, il y a de nombreuses années, montrait son amour des cérémonies simples mais bien menées, respectueuses du rythme liturgique et de la prière. Le remplissage festif qui détourne de l’essentiel l’indisposait.

Pour Frère Robert, la vie fraternelle dans ses dimensions apostoliques, communautaires, spirituelles ne se discutait pas, ne s’étalait pas, elle se vivait dans la simplicité et la discrétion.

Arrivé en Haïti, il y a un peu plus de 67 ans, Frère Robert s’est donné tout entier, sans fioriture, sans « Fè wè ». Il a accepté et aimé le pays tel qu’il était, et a accueilli sa situation et ses soubresauts avec la partialité du cœur.

Le Seigneur seul sait ce que Frère Robert portait vraiment dans le cœur. Toutefois, s’il fallait retenir le non dit ce pourrait être la confidence suivante : « Aime le pays où tu vis et ceux avec qui tu vis quels qu’ils soient ».

Aussi ensemble, nous confions au Seigneur cette vie riche et bien rempli. Qu’Il accueille Frère Robert dans sa maison.

Frère Yves ALLAIN