Frère PHILIPPE - MARIE   (Franck  D' MEZA)

FRÈRE  PHILIPPE-MARIE  ( FRANCK  D'MÉZA )

Frère Philippe est né à Saint-Marc, le 27 février 1912, dans une famille de dix enfants (sept garçons et trois filles). Il fit ses études à l'école des Frères de la ville. Puis il fut mis en pension à St Louis de Gonzague. La vie en internat ne lui a pas trop pesé puisqu'il aimait le sport et qu'il n'avait aucune difficulté à tenir la tête de sa classe.

Dans les classes d'humanité, il manifesta le désir de se consacrer à Dieu dans la vie religieuse, dans la Congrégation des Frères de l'Instruction Chrétienne. Il partit pour l'Europe en 1928, plus précisément pour l'île de Jersey, où se trouvaient alors des maisons de formation de l'Institut. Cette première formation achevée, il devait normalement rentrer en Haïti. Mais les Supérieurs là-bas n'ont pas été longs à déceler la robustesse de ce jeune Frère tant sur le plan religieux que sur le plan humain général.

Il est nommé dès 1931 comme adjoint au Maître des novices, fonction-clé dans tout ordre religieux. Il en profita pour continuer à approfondir sa propre vie religieuse et s'imprégner de l'esprit de l'Institut à travers une longue méditation de la Règle de la Congrégation. Ce poste qu'il occupa pendant une dizaine d'années lui vaut d'être très connu dans la Congrégation, notamment dans la Région française.

Il s'apprêtait à rejoindre son pays natal quand éclata la Seconde Guerre Mondiale. Le président Lescot ayant déclaré la guerre à l'Allemagne, le Frère Philippe se trouva en résidence surveillée en France. Il devait régulièrement se présenter à la Kommandantur.

Aussitôt après la guerre, il rentra en Haïti. La plus grande partie de sa vie active va se dérouler à Saint-Louis et particulièrement à la rue du Centre. Il ne passera que quelques années à Delmas. Il enseignera jusqu'en 1980 la catéchèse, les sciences sociales et la philosophie.

C'est lui qui, en 1948, ouvrit le juvénat de Pétionville, établi alors dans les locaux de l'École Saint-Joseph. Après avoir dirigé l'Institution de 1968 à 1971, on fit appel à lui pour tenter un renouvellement de la structure de la maison de formation de Pétionville qu'il avait fondée quelque 20 ans plus tôt. Mais pour tous ceux qui l'ont connu, Frère Philippe, c'est le professeur qui exerçait un ascendant peu commun sur ses élèves et le religieux modèle.

Il n'y a pas un seul ancien du Frère Philippe qui n'ait gardé de lui un souvenir indélébile. Il avait le don de subjuguer sa classe dès le premier jour de la rentrée scolaire. Il trouvait les mots qu'il fallait pour faire comprendre que l'année de philosophie doit être une sérieuse récapitulation de tout ce qui a été vécu et une non moins sérieuse préparation de l'avenir. Il faut tout revoir et tout préciser pour assumer personnellement ce qui, jusque-là, n'était que pur automatisme ou simple tradition familiale. Il accordera une attention particulière à l'étude du vocabulaire. Il est élémentaire de bien savoir ce que l'on dit et de quoi l'on parle.

Il faisait aborder la philosophie comme on aborde un noviciat. Et tout le monde entrait dans le jeu. Lui, le meneur, n'était jamais défaillant. Son cours était minutieusement préparé. Remarquait-il un fait de vie intéressant ? Il le transcrivait immédiatement au paragraphe concerné du manuel de philosophie, en sorte que dans son cours, il y avait un va-et-vient continuel entre la réflexion abstraite et la réalité concrète de l'existence. Les devoirs étaient corrigés dans un temps record. Aucune négligence n'était tolérée. Toutes les fautes étaient soulignées, y compris l'omission des accents, des signes de ponctuation et même les points sur les i et les j. La note finale sur 10 était toujours accompagnée d'une brève appréciation du travail fourni.

Dans un pays marqué par l'arbitraire, Frère Philippe comprit combien était forte pour les jeunes la tentation d'abdiquer tout esprit critique et de renoncer purement et simplement à une partie de sa liberté. Deux pensées principales inscrites en rouge et en jaune au coin du tableau accompagnaient la promotion tout au long de l'année : la parole de Jésus dans l'Évangile de Saint Jean « La vérité vous rendra libres » et celle de saint Augustin « Aime et fais ce que tu veux ». À ses risques et périls, Frère Philippe soulignait l'anomalie de cette prétention de nos dirigeants à vouloir être les seuls maîtres et à ne laisser aux autres que la condition d'esclaves. Il dénonçait avec vigueur les corollaires de cette erreur fondamentale que sont la flatterie, la bassesse, la malhonnêteté et l'injustice. Ce courage lui valut la confiance et l'admiration des jeunes et de moins jeunes.

Persuadé que la liberté sourd du fond de la personne, Frère Philippe n'accordait pas trop d'importance aux phénomènes de groupe. Il faut personnaliser l'enseignement, répétait-il. Aussi était-il toujours prêt à écouter et à encourager ceux qui venaient à lui. Il suggérait alors une piste de réflexion ou une attitude à adopter; puis, il prenait une petite note sur un carré de papier. « Je vais le mettre dans mon bréviaire, expliquait-il, pour ne pas oublier de recommander cette intention au Seigneur. »

Le Frère Philippe considérait comme essentiel l'apostolat de l'encouragement. On a souvent besoin d'un « remont biskèt », répétait-il. Quand il voyait venir à lui quelqu'un un tantinet découragé, il lui disait : « Sitwayen, kenbe pa lage ». À un autre qui paraissait inquiet : « Bondye pa nèg sot ». Et surtout, la formule qu'il préférait par-dessus tout : « Bondye bon, se pitit li ki move », et d'ajouter en désignant l'interlocuteur : « Men, li gen bon pitit tou ! »

Éducateur hors pair, Frère Philippe était aussi un religieux exemplaire. Il jugeait toute chose à la lumière de la foi. En dehors de cette perspective, sa vie devient tout à fait incompréhensible.

L'ancienne Règle des Frères prévoyait qu'avec la permission des Supérieurs, le Frère pouvait régler l'usage des revenus de ses biens personnels. En toute conscience, Frère Philippe jugea plus approprié d'utiliser cette latitude. Tout ce qu'il recevait était distribué aux pauvres. Nombreux étaient ceux qui venaient demander du secours. S'il y avait de vrais nécessiteux qui recouraient à lui, les profiteurs ne manquaient pas non plus. Quand on voulait le mettre en garde contre certaines professionnels qui, de façon flagrante, le trompaient, il répondait avec son sourire malicieux : « Ça ne fait rien. Mwen abitiye pèdi ». Cette formule traduit parfaitement le fond de la vie du Frère Philippe. Il ne pouvait plus rien perdre, car il avait déjà tout livré. Pour lui, d'ailleurs, rien n'avait d'importance, tout n'était que balayures en dehors de la possession de ce Souverain bien qu'est le Christ. Il nous répétait souvent : « La charité du Christ nous presse ».

Frère Philippe vivait dans un grand respect du pauvre qui était pour lui visage du Christ et tout superflu lui semblait « bien des pauvres », y compris ses propres revenus qu'il n'utilisait jamais pour ses besoins ou ceux des membres de sa famille. Tout était remis aux pauvres. Il vivait dans le plus grand dénuement. Ses vêtements et ses chaussures étaient usés jusqu'à la limite du tolérable.

Et que dire de son obéissance ! En dehors de la volonté de Dieu, rien ne comptait pour lui. Aussi sollicitait-il des permissions pour les moindres choses. Attitude qu'on serait tenté de confondre avec de la pusillanimité, si on ne connaissait pas par ailleurs sa forte personnalité. Quel religieux n'a pas éprouvé les aspérités de la vie communautaire ? Frère Philippe n'a pas fait exception, et pourtant il est resté fidèle jusqu'au bout à cette communauté. Jamais une plainte.

Les dernières années de sa vie, Frère Philippe perdait la mémoire. Les noms ne lui venaient plus et il associait de plus en plus difficilement les visages aux situations. Mais le mot merci ne lui échappait jamais; il se montrait sensible au moindre service qu'on lui rendait, au moindre geste d'intérêt qu'on manifestait à son endroit. Ce mot merci qu'il répétait toute la journée et qui n'arrivait pas à sortir de sa mémoire nous donne peut-être le secret de toute son existence, en particulier des soixante-six années de sa vie de religieux-éducateur : pour lui, la vie était don de Dieu et il ne cessait de rendre grâce à Dieu pour cette merveille. Il a vécu son pèlerinage terrestre les mains ouvertes sans jamais tenter de les refermer sur quoi que ce soit, sur qui que ce soit. « C'est pourquoi la multitude lui est donnée en partage. »