Frère GAMALIEL  ( Joseph-Benjamin  LUBIN )

FRÈRE  GAMALIEL  ( Joseph-Benjamin  LUBIN )

 

Souvenirs du Frère Gustavien au sujet du Frère Gamaliel

C’est aux Cayes que naquit en 1874, Joseph Benjamin Lubin qui devait prendre en religion, le nom de Frère Gamaliel. Les Lubin formaient à cette époque une sorte de caste très considérée dans la région et le Frère Gamaliel conservera toute la vie une fierté native et une grande distinction dans ses manières et dans son langage.

Très jeune il fréquente l’école des Frères nouvellement fondée par le F. Odile-Joseph Prual. Étant élève au lycée des Cayes, il garda le souvenir d’une visite que fit dans cet établissement le Président Salomon. « Il avait, disait-il, une physionomie rébarbative et il portait perruque. Il nous parla d’un ton menaçant et donna l’ordre au directeur de nous licencier, sentence que les élèves acceptèrent avec plaisir.»

Ayant pris l’habitude de fréquenter les Frères et même d’être chargé d’une classe, il manifesta le désir de faire partie de la Congrégation. C’était de sa part un acte de hardiesse, car jamais depuis la fondation en 1864, un Haïtien n’avait fait partie de l’Institut. Il faut noter que le F. Gamaliel restera longtemps le seul Frère haïtien et il donna l'exemple de la persévérance.

Arrivé à Ploërmel vers 1895, il y fit son noviciat ayant pour compagnons des jeunes gens qui devaient œuvrer longtemps en Haïti, les FF. Clémentin-Jules et Jérôme-Émilien. Son scolasticat terminé, le F. Gamaliel resta à Ploërmel. Il collabora à la confection de certains livres classiques, mais la plus grande partie de son séjour en France se passa à la pharmacie, non pas comme pharmacien en chef, mais comme aide-chimiste. À cette époque, les Frères fabriquaient des pastilles et des sirops qui étaient livrés dans le commerce avec toutes les garanties et marques déposées, conformément aux lois. Le F. Gamaliel travailla à la fabrication des pastilles et autres remèdes, mais rentré en Haïti, il ne voulut jamais révéler le secret de cette fabrication, dont il avait juré d'en garder le secret.

Les événements de 1903, en France, avec l'interdiction des congrégations religieuses, obligèrent le F. Gamaliel à revenir en Haïti. Il enseigna dans de nombreuses écoles : Port-de-Paix, Gonaïves, Petit-Goâve, Arcahaie et Moron où il resta jusqu’à la fermeture en 1947. Le Père Hono, curé de Moron donnera ce témoignage : « Je pleure toujours votre départ et Moron... Tout Moron demande pour le Frère Gamaliel. »

Le F. Gamaliel était doué de qualités exceptionnelles pour le solfège et la musique. Il avait dirigé l’Harmonie Sainte-Cécile au Cap-Haïtien, à la suite du fameux F. Robert, dit «Robiélou». Sous le pseudonyme de J. Seydaces (Descayes), il composa des œuvres musicales très réputées et de nombreuses messes qui furent exécutées dans les fêtes patronales et autres solennités. Il forma aussi des disciples dont le F. Cécilius Granger, compositeur lui-même d’œuvres musicales réputées.

Étant à Moron et fabriquant la bière des Frères, il fut victime d’un grave accident : un bidon de houblon bouillant fut renversé sur sa jambe gauche lui infligeant une grave et douloureuse blessure dont il ne devait pas guérir. On lui doit la recette finale et améliorée de la fameuse « bière des Frères », inventée par le Frère Juventin Chemin (20 ans en Haïti de 1907 à 1927). Se souvenant d'avoir été pharmacien à Ploërmel, il réinvente cette « bière monacale » : bière peu alcoolisée (1 degré par litre), au goût parfois douteux, mais excellent diurétique et préférable à l'eau non traitée de l'époque, véhicule de divers parasites. Content de son coup, il invita le Frère Archange, Directeur principal, à la goûter et à l'adopter. La formule améliorée se transmet encore en 2013, dans plusieurs communautés.

Malgré sa blessure, il voulut continuer quand même à faire la classe à Moron, à La Vallée, à l’Arcahaie. Toujours aimable, il vous abordait les mains tendues en vous disant : « Homme de Dieu, comment allez-vous ? »

Le F. Gamaliel, tant que ses forces le lui permirent, voulut rendre service.  Mais l’âge avançait et les infirmités s’aggravaient. Il dut prendre une retraite totale, mais s’intéressait toujours au travail de la Congrégation en Haïti.  Quelquefois on l’emmenait voir la construction du Juvénat et il disait : « On ne s’est pas moqué d’Haïti, je puis mourir content. » Il s’éteignit le 19 avril 1956, à l’âge de 80 ans.

Le F. Gamaliel a été longtemps le seul Frère Haïtien, mais il a tenu bon et sans doute, son exemple a contribué à susciter les vocations haïtiennes qui assurent maintenant la relève.

 

Relation de la vie du Frère Gamaliel, dans la chronique des F.I.C.

Le Frère GAMALIEL, (Joseph-Benjamin LUBIN), né aux Cayes, le 19 mai 1874, décédé à Port-au-Prince, le 19 avril 1956, à l'âge de 82 ans, dont 64 passées dans l'Institut.

Il était originaire des Cayes. Après ses études primaires chez les Frères, il entra au lycée de sa ville natale. Il devait y bénéficier de l'enseignement de professeurs de la Mission Française que le gouvernement de Salomon avait fait venir en Haïti. Il eut comme condisciple de classe : Pauléus Sannon, Paul Salomon, Donatien Télémaque, etc. Il faisait bonne figure parmi eux, se distinguait par son sérieux et par son amour du travail. N'eut-il pas l'idée, tout en faisant ses études, d'apprendre le métier de typographe ?

Brusquement, il disparut du lycée. Ses amis ne tardèrent pas à savoir qu'il faisait l'école chez les Frères. Un an après, leur surprise fut encore plus grande : leur ancien condisciple gagnait la France et entrait au Noviciat des Frères de l'Instruction Chrétienne, à Ploërmel.

Ses années de formation achevées, le Frère Gamaliel resta à Ploërmel et travailla dans différents services. À l'époque, les Frères avaient installé à la Maison Mère une imprimerie et une pastillerie. Pendant une dizaine d'années, le Frère Gamaliel y aidera le Frère Angésile-Joseph à la fabrication de toutes sortes de produits : pastilles pectorales, élixir, pourdre et pâte dentifrice, savon antiseptique. Il était probablement le dernier à bien posséder les secrets de ces industries de sa Congrégation.

À Ploërmel, le Frère Gamaliel était très apprécié de ses confrères pour son exquise politesse et pour son habileté comme infirmier : on lui avait aussi confié cet emploi. Il faisait partie de l'Harmonie de Saint-Armel, ce qui lui donnait de nombreux déplacements. Le Frère Gamaliel gardera toute sa vie un excellent souvenir de Ploërmel et des bonnes gens des environs dont il était parfois l'invité...

1903 le ramena en Haïti. Il devait s'y dévouer dans l'enseignement plus de cinquante ans. Comment exprimer toute sa contribution à l'instruction et à l'éducation de ses petits compatriotes ? Car sa vie se passa à peu près intégralement dans une salle de classe à son retour au pays natal. Ce n'est que par occasion - comme intérimaire le plus souvent - qu'il accepta en effet de prendre la direction d'un établissement.

Chacun a ses propres dons. Le Frère Gamaliel, musicien né, cultiva tout au long de sa vie le chant et l'harmonie. Cela avait commencé à Ploërmel. Évoquant ce temps, le Frère Ferdinand-Pierre lui écrivait en juillet 1955 : « Je vous revois près de l'orgue et crois encore entendre votre voix ». Il était à ses heures compositeur. Il avait tôt fait, pour une réception à l'école, d'un chef d'État ou d'un évêque, d'écrire une cantate. Souvent, pour les grandes fêtes religieuses, il faisait exécuter par son choleur de chant une messe en partie de sa composition. Au Cap-Haïtien, il devait diriger avec brio, à la suite du Frère Marie-Léon, « l'Harmonie Sainte-Cécile ». Jamais le Cap n'entendit autant de concerts qu'autour de l'année 1910.

Le Frère Gamaliel était un confrère aimable et gai. Il avait une manière souriante de vous aborder, qui vous mettait aussitôt à l'aise. Il avait ses formules d'amitié invariables : « Précieux confrère... Mon bon ami... Homme de Dieu... ». Il ne tarissait pas dans ses demandes de nouvelles. Durant les récréations, cependant, il préférait, aux longues causeries, une partie de dominos.

Quand on a enseigné pendant plus de cinquante ans, et que l'âge oblige à prendre sa retraite, on est un peu désorienté. Le Frère Aubert avait appris à lire à son veilleur; de même le Frère Gamaliel voulut-il se rendre utile à l'infirmerie. Il donna quelques leçons à des employés de Saint-Louis de Gonzague. Il se remit même à l'anglais pour en enseigner les éléments à l'un d'entre eux. Notre confrère se dévoua ainsi jusqu'à la veille de sa mort...

Le Frère Gamaliel était connu et estimé. À plusieurs reprises, le gouvernement se plut à récompenser le zèle de cet instituteur religieux si dévoué. Il lui décerna le diplôme « Honneur et Mérite » et la médaille de chevalier de « l'Ordre National du Travail ».

Le dernier projet du Frère Gamaliel quelques jours avant sa mort ? « Écoutez, cher confrère, écoutez... N'entendez-vous pas les cloches de la cathédrale du Cap : ding... dong... ? Je les entends, moi. Je vais m'inspirer de ce thème pour écrire une symphonie... ou plutôt une marche funèbre : ma marche funèbre... ». Il avait déjà commencé à jeter sur le papier les premières notes de son morceau de musique, quand le Bon Dieu l'a pris soudain, le jeudi 19 avril, à 4h 30 du matin. Il est allé achever là-haut sa symphonie commencée ici-bas.

 

Les funérailles du Frère relatées par le « Trait d'Union », juillet 1956.

Depuis des années, la chapelle de l'Institution Saint-Louis de Gonzague n'avait point connu de cérémonie funèbre aussi impressionnante que celle des funérailles du Cher Frère Gamaliel, célébrées en présence de S. E. Mgr l'Archevêque de Port-au-Prince, de son coadjuteur et de nombreux dignitaires ecclésiastiques ; S. E. M. le Secrétaire d'État à l'Éducation Nationale et de hautes personnalités de l'Administration. Le Président de la République s'était fait représenter par un officier de sa Maison Militaire, et les collèges de garçons par des délégations. L'assistance était si considérable qu'un bon nombre de personnes durent rester debout.

Un cortège imposant conduisit à sa dernière demeure le cher défunt. L'Harmonie Saint-Louis de Gonzague joua, durant le long parcours, une émouvante marche funèbre, tandis que la chorale des grands élèves chanta avec ferveur le « Benedictus Dominus, Deus Israël », en entrecoupant le psaume de dizaines de chapelet.

Aux jeunes gens qui ont suivi avec tant de gravité et de piété le cercueil de « l'Ancien », nous communiquons le vœu le plus ardent du cher disparu : « Puisse le Seigneur me trouver un remplaçant parmi mes chers petits compatriotes !... »