Frère ALBÉRIC  ( Roger  PARISOT )

« Le Bon Dieu rappelle à Lui bien vite ses meilleurs sujets.

Espérons que de ce sacrifice printanier surgiront de nouvelles vocations. »

(Un curé qui l'a bien connu en France)

FRÈRE  ALBÉRIC - JOSEPH  ( Roger  PARISOT )

HAÏTI

Roger Parisot naquit à Port-au-Prince le 16 septembre 1919. Il était le second enfant d'une belle famille haïtienne qui devait en compter six, dont cinq garçons et une fille. Son frère aîné, Jean, de quinze mois plus âgé, et qui deviendra prêtre, fut sa grande amitié.

Les deux frères allèrent ensemble en classe à l'Institution Saint-Louis de Gonzague, dont leur père avait déjà été un brillant élève. Élevés par leurs tantes qui habitaient en face du Collège, ils n'avaient que la rue à traverser pour s'y rendre. Ils y firent toutes leurs études, primaire et secondaire, se suivant à un an d'intervalle...

Il est facile de résumer les douze années de classe de Roger : il fut un élève modèle, à l'application sans défaillance et à la « sagesse » exemplaire, dont la place fut toujours la première. Il n'avait pas de parties faibles ; doué pour tout, il réussissait également bien en lettres et en sciences. Dans une classe où les bons élèves ne manquaient pas, il l'emportait par l'universalité de ses aptitudes. Certains pouvaient rivaliser avec lui dans telle ou telle matière ; aucun n'avait cette vigueur intellectuelle qui le faisait exceller dans toutes les disciplines à la fois. Un de ses professeurs écrit : « J'ai gardé longtemps ses cahiers de classe ; j'aimais les montrer quand j'étais à Paris, pour faire voir de quoi étaient capables les Haïtiens. Son cahier de descriptive, avec ses épures compliquées mais toujours si nettes, frappait particulièrement ceux qui les feuilletaient ».

JERSEY  ( île anglaise, au large de la France )

Quinze jours après son examen de philosophie, il s'embarquait en 1936 pour Jersey, pour faire son postulat. Il n'avait pas encore tout à fait 17 ans, mais il avait déjà une maturité d'esprit exceptionnelle. Après un an, il est admis au noviciat en août 1937 et reçut le nom de Frère Albéric-Joseph. Un an plus tard il fait des vœux d'un an le 24 août 1938. Il écrit à ses parents : « Vous n'avez pas été de la fête. J'ai beaucoup pensé à vous tous ce matin, en m'avançant vers l'autel. Je n'y venais pas seul, car je ne suis qu'un fruit, le résultat de tant de fatigues et de dévouements. J'ai prié Dieu de vous combler de bénédictions, vous tous qui m'avez préparé à ce jour unique. Me voilà donc religieux : je suis tout à la joie de m'être donné au Bon Dieu. Puissé-je ne pas me reprendre peu à peu. J'ai reçu tant de grâces et celle-ci surtout de m'avoir donné une bonne famille... Me voilà maintenant scolastique : j'espère que cette préparation immédiate à mon apostolat sera bonne et sainte. »

Après son année de scolasticat il est prêt pour rentrer en Haïti. Les supérieurs décident de le faire passer une licence de Lettres en France. Nous sommes en 1939 et c'est alors que la guerre éclate. Tous les maîtres du scolasticat furent mobilisés et il fallut improviser une nouvelle équipe. Et le voilà à 20 ans, professeur de 1ère. Le supérieur écrira : « Plus fort intellectuellement que ses jeunes confrères professeurs, le Frère Albéric se tailla la part du lion : il enseigna simultanément dans la classe de 1ère la littérature, les mathématiques, les sciences et l'espagnol. Ni la diversité de ces spécialités, ni la somme considérable de ses heures de cours ne semblaient l'accabler : son exceptionnelle facilité le servait fort à propos. »

Un simple témoignage parmi tant d'autres au sujet de ce maître improvisé et de son enseignement : « Le Frère Albéric, notre aîné d'un an ou deux, nous conquit dès le premier contact. Nous goûtions spécialement ses pensées chrétiennes. Sa vie entière était d'ailleurs un enseignement, tellement nous sentions qu'il le vivait. Il excellait en particulier dans l'enseignement de la littérature et des sciences. Aussi lui gardons-nous tous notre plus vive affection et notre plus sincère reconnaissance. » À la session d'octobre 1940 à Rennes, 15 de ses élèves sur 17 réussirent au baccalauréat. Il restera professeur au scolasticat jusqu'en avril 1942 où la Kommandantur lui signifia son expulsion de l'île de Jersey, sur ce motif qu'Haïti étant en guerre avec l'Allemagne, un Haïtien ne pouvait résider sur le front de guerre allemand. Il fut assigné par les Allemands, à résider à l'hôpital de Laval.

LAVAL ( France )

La mère Supérieure de l'hôpital de Laval fit ce rapport à son sujet. « Nous avons conservé le meilleur souvenir du bon Frère Albéric. Dès les premiers jours, il sut par sa grande simplicité et son affabilité se concilier l'estime et l'affection de tous. Nous reconnûmes vite en lui un parfait religieux, fidèle observateur de sa règle, animé d'une piété ardente et éclairée. Comme il fut heureux le jour où il obtint de porter son habit religieux ! Chaque matin, il était le premier à la chapelle pour y servir la messe. Il prenait sa récréation avec les enfants sourds-muets ou orphelins qui l'aimaient beaucoup. Il jouait et se promenait avec les enfants, parlant volontiers de sa congrégation, d'Haïti et de sa famille dont il était fier. Pour la fête des Mères, il composa à sa mère une poésie pleine de sentiments délicats ; il en composa une autre pour la communion des sourds-muets. Avide de rendre service, il travaillait au bureau de l'économat. Sa présence répandait un parfum d'amour du Bon Dieu. »

FLERS  ( France - Normandie )

En juillet 1942, le Frère Albéric obtient de la Kommandantur de pouvoir résider à l'école Sainte-Marie de Flers, à la communauté des Frères. L'école était réquisitionnée par les Allemands : la vie était difficile en temps de guerre, et le ravitaillement laissait aussi à désirer. On ne put donner au Frère Albéric qu'une chambre qui était une mansarde obscure et glaciale, où il souffrit beaucoup du froid. Tous les hommes de Flers, à tour de rôle, devaient assurer la surveillance de la voie ferrée pendant la nuit. Le Frère Albéric monta la garde lui aussi. Comme ce fut dans une période de froid vif, où il y avait eu neige, gelée et verglas, il écrivit : « la garde fut plutôt fraîche » (1er mars 1944).

Le professeur à Flers.

Témoignages d'élèves. « Ce qui m'a le plus frappé dans le Frère Albéric, c'est la gaîté : il avait toujours le sourire. On sentait en lui une joie profonde qui lui donnait une humeur égale. Je ne l'ai pas vu plus chagrin un jour que l'autre. Sa conversation était très agréable, parce qu'il connaissait une foule de chansons et qu'il pouvait parler d'une foule de matières. Son érudition rendait ses classes très intéressantes. Il était clair dans son enseignement, quand nous n'avions pas compris il recommençait sans se fâcher. Les occasions pourtant ne lui manquaient pas de se mettre en colère, car il manquait d'autorité... Jamais il ne parlait de lui... Il aimait ses élèves : ça ne s'expliquait pas, ça se sentait. » Et aussi : « Il était un modèle, pieux, zélé, très instruit, un vrai saint du ciel pour tout dire. Il faisait un immense travail ici... »

Le Frère Albéric avait réussi à réaliser la consigne qu'il s'était donnée : « Aimer mes élèves en Dieu et Dieu en eux. Amitié surnaturelle qui voit en eux leurs âmes, qui inspire le respect, qui est à base de renoncement. » Il profitait de toutes les occasions « pour emballer ses élèves pour le Christ ». Son action religieuse s'exerçait sur eux moins par ce qu'il disait que par ce qu'il était, réalisant ainsi la maxime de Lacordaire qu'il avait notée : « L'apôtre est celui qui prêche le christianisme par tout son être, et dont la présence seule est une apparition de Jésus-Christ ».

L'animateur de Mouvement d'Action Catholique.

Il fut un animateur exceptionnel pour les jeunes, sortant des sentiers battus, à une époque où les principes étaient rigides et les idées étroites, et où il ne se sentit pas toujours compris ni encouragé. « Il animait l'école à l'aide d'images, dessins, schémas, graphiques, slogans, tous plus suggestifs les uns que les autres. Ses images et photos-réclames étaient adroitement sollicitées pour donner un sens moral ; elles parlaient alors d'une façon inattendue, piquante et provoquaient la réflexion : ainsi cette voiture profilée conduisait aux cimes de la vertu ; cette forêt profonde invitait à la droiture du grand sapin ; ce lac suisse figurait l'état de grâce ; ce pilote de navire invitait à l'effort audacieux... » Il préparait minutieusement ses réunions d'action catholique, à l'aide de notes copieuses qu'il réunissait en vue de chaque séance ; cette préparation lui prenait le meilleur de ses temps libres.

À la messe, il conduisait ses jeunes le plus près possible de l'autel. Il interprétait les besoins spéciaux des enfants, détaillait leurs intentions de prières et évoquait les sentiments qu'ils devaient avoir ; il provoquait leur action personnelle par de nombreuses réponses collectives, par des cantiques, des acclamations, des prières en silence ; à tour de rôle, les enfants lisaient certains passages de la messe. C'est ainsi qu'il employait les méthodes actives ( bien avant la réforme liturgique du Concile ) dans la formation spirituelle ; il en avait d'ailleurs soigneusement étudié les mécanismes comme en témoignent les nombreuses fiches qu'il a laissées. Il tendait par-dessus tout à « créer l'atmosphère », sachant que l'imprégnation inconsciente d'un esprit est plus efficace que de nombreux « sermons ».

Il organisa, avec un professeur prêtre, des camps pour les jeunes, malgré la période de guerre et de restrictions. Le Frère Albéric marquait tous les détails par écrit dans un cahier. « On reste confondu de la somme de travail qu'exigeait cette mise au point. Tout y était prévu jour par jour : les jeux, les activités, les veillées, les services, les réunions, les promenades, les concours, les méditations, les techniques, les histoires, les messages chiffrés, etc. » Après le camp il en faisait une critique minutieuse pour apporter des correctifs en vue du suivant.

Vers l'éternité

Le Frère souffrait beaucoup du froid. C'était la guerre et le chauffage était déficient. Il avait souvent des engelures aux mains, aux oreilles, aux pieds. Pourtant il n'était pas douillet. En toute saison, il dormait fenêtre ouverte et traitait ses migraines continuelles, ses maux d'estomac, ses engelures et ses fréquentes insomnies par d'abondantes ablutions matinales suivies de mouvements respiratoires... Il a été toujours difficile de connaître ses souffrances physiques et morales, car il ne se plaignait jamais ; on pouvait les deviner à une expression tendue de la physionomie, qui se voulait indifférente. Méprisant la douleur il continuait de mener une vie laborieuse et fatigante, toute donnée à Dieu et à ses élèves.

Depuis les premiers mois de 1944, les migraines dont il avait toujours souffert, devenaient de plus en plus fréquentes et intenses. En fait, il faisait une méningite tuberculeuse. Le 17 mai il subit une ponction lombaire qui fut très douloureuse. La souffrance devenait intolérable. Toutes les communautés religieuses de la ville de Flers s'étaient associées à l'école Sainte-Marie pour obtenir la guérison du malade, ainsi que le Carmel de Lisieux tout proche. Ce mouvement spontané et général de prières montre l'estime que s'était acquise en deux ans le Frère Albéric.

Les soins dévoués dont le Frère fut entouré, ne le guérirent pas et les prières n'obtinrent pas non plus le miracle demandé. Dieu jugea que la tâche de son bon serviteur était accomplie, que la gerbe était liée et qu'il ne restait plus qu'à la rentrer. Il le rappela à lui au matin du 3 juin 1944, à l'âge de 24 ans. Il fut enterré le 5 juin dans l'église Saint-Germain. Le curé de Flers officia, entouré de 19 prêtres, dans une église comble. Il fut déposé au cimetière dans le caveau des Frères. Quelques heures plus tard, dans la nuit du 6 juin, s'opérait le débarquement des Anglo-Américains sur les côtes de Normandie, la ville de Flers était bombardée, l'église a demi-détruite ; les bombes s'arrêtèrent à l'école Sainte-Marie, qui ne fut pas touchée. Beaucoup alors y virent une protection de leur professeur vénéré, arrivé au ciel.

Témoignage de trois prêtres de Flers l'ayant bien connu.

Chanoine Mercier : « Le Frère Albéric était un semeur de lumière et de joie. Je revois toujours son bon sourire d'enfant qui reflétait son âme et donnait la paix. Je suis plus tenté de le prier que de prier pour son âme qui était celle d'un prédestiné. »

Abbé Onfroy : « Pour moi, comme pour tous ceux qui ont eu l'occasion de le rencontrer, son départ pour le royaume du Père est une vraie peine. Pourquoi la Providence nous a-t-elle enlevé ce jeune ouvrier qui promettait de faire un merveilleux travailleur dans le champ des âmes ? Puisse-t-il nous laisser en héritage spirituel son sourire, reflet de sa joie intérieure, son zèle, son humilité et son esprit de charité. »

Chanoine Vannier : « J'ai souvent rencontré le Frère Albéric. Sa distinction intellectuelle et sa valeur morale faisaient grand honneur à l'œuvre accomplie par les Frères en Haïti. Nous avons suivi avec tristesse l'évolution de sa douloureuse maladie et avec ses Frères, nous avons déploré sa disparition prématurée. L'Institut a perdu en lui un sujet d'élite, mais le bon Dieu a fait entrer dans la gloire de son ciel une belle âme de jeune religieux. »

(D'après des notes du Père Henri Rulon.)