Frère ALPHONSE-LOUIS  ( Pierre Gaspard BRUNY )

 
 

Le Frère Alphonse-Louis, Gaspard Bruny, est le premier Frère haïtien décédé dans la congrégation en 1924, à l'âge de 19 ans, alors qu'il était encore scolastique.

 

Les premières années

Gaspard est né à Pétion-Ville, le 2 avril 1905, sur l’habitation Mariaman, section Bellevue, La Montagne. Tonton Nò est président depuis 2 ans. Le puissant général a pris le pouvoir en décembre 1902 après une guerre civile de 7 mois. Il sera lui-même renversé dans 3 ans, en 1908.

Monsieur Pierre-Charles Bruny, le père de Gaspard, était propriétaire et marié légitimement à Philomène Ganthier. Ils sont profondément chrétiens et font baptiser leur enfant à l'église Saint-Pierre de Pétion-Ville le 19 mai de cette même année 1905.

L'école des Frères de Pétionville est ouverte depuis une vingtaine d'année (en 1889) quand Gaspard y est admis pour commencer son primaire. Il a 10 ans quand les Américains débarquent et occupent Haïti. Il est jeune écolier alors et cette intervention n'a pas dû le préoccuper beaucoup.

C'est avec les élèves des Frères de Pétionville qu'il va faire sa première communion et plus tard qu'il sera confirmé en l'église Saint-Pierre, le 18 août 1917, à l'âge de 12 ans, par Mgr Conan. Cette même année meurt le Frère Odile-Joseph, pour qui le Gouvernement haïtien organise des funérailles nationales.

 

Désir d'être Frère

Après son primaire à Pétionville, Gaspard est resté en contact avec les Frères, et il doit faire part assez tôt de son projet de vocation.

À 15 ans, en 1920, il est recruté comme "moniteur" à l'école de la Grand-Rue, qui vient de prendre le nom de "École Jean-Marie Guilloux".

Pendant deux ans il reste à Jean-Marie Guilloux et tout en étant "moniteur", y fait une sorte de pré-postulat avec un Frère accompagnateur.

Le Frère Archange Penhouet est alors le Directeur Principal de la mission, et la situation des Frères vivant en Haïti s'est améliorée avec la signature, en 1920, du Contrat entre l'État et la Direction Principale des FIC leur allouant un revenu mensuel décent.

C'est le Frère Archange qui écrit de Gaspard "sa piété semble sincère", et qui propose qu'il aille en Europe rejoindre les aspirants à la Congrégation des FIC. Gaspard a 17 ans.

Il a forcément rencontré les Frères haïtiens d'alors : le Frère Gamaliel Lubin, qui avait dans les 45 ans à cette époque-la, ayant lui-même fait son noviciat à Ploërmel, ainsi que le Frère Luc-Marie Chenèt qui enseignait en Haïti depuis 6 ans après avoir fait son noviciat à Bitterne, en Angleterre. Ces deux Frères d'alors ne purent qu'encourager ce jeune aspirant dans son projet de vie religieuse.

 

Départ pour l'Europe

En 1922, Gaspard doit partir en Europe pour se préparer à entrer dans la congrégation et y faire le postulat, le noviciat et le scolasticat. À cette date, l'Europe se remet peu à peu de la 1re guerre mondiale, la Grande Guerre, qui l'a ravagée pendant 4 ans : 1914-1918 (70 millions de soldats mobilisés, 10 millions de tués, 20 millions de blessés) et de la terrible " grippe espagnole " de 1918-1919 qui causa plus de 30 millions de décès. En Haïti, c'est toujours l'occupation américaine.

Le 24 juin 1922, le père de Gaspard a rédigé la lettre manuscrite suivante, restée dans les archives de la congrégation : " Je soussigné, Bruny Pierre-Charles, autorise mon fils Gaspard, âgé de 17 ans, à entrer au noviciat des Frères de l'Instruction Chrétienne et m'engage en conscience et sur l'honneur, à n'apporter aucun obstacle, à la vocation religieuse qu'il a librement choisie. " Bel exemple de foi chrétienne, de don au Seigneur et de respect du choix du jeune.

Le 26 juillet 1922, le passeport de Gaspard est signé au Ministère de l'Intérieur.

Le 27 juillet, le visa d'entrée en France lui est délivré.

Le 28 juillet le docteur Joseph Buteau qui réside à la rue du Centre, près de Saint-Louis de Gonzague, délivre une attestation de vaccination. Vaccination faite par lui au mois de janvier 1921. Les tous premiers vaccins datent d'à peine une vingtaine d'années, mais la grippe espagnole a laissé un tel souvenir, que pour entrer en Europe le certificat est exigé.

Et Gaspard embarque le 8 août 1922, accompagné de deux Frères français, à destination de la France pour un voyage sur les mers qui va durer trois semaines.

Débarqué au port du Havre le 1er septembre, il se rend sans tarder au port de Saint-Malo, en Bretagne, où est né le Père de la Mennais. Près de 300 kilomètres à parcourir. Cela prendra la journée.

Le lendemain, 2 septembre, Gaspard et les deux Frères qui l'accompagnent embarquent de Saint-Malo à destination de l'île de Jersey, où ils arrivent le même jour.

 

Le postulat

La plupart des postulants sont arrivés quelques jours auparavant, le 29 août, et le groupe compte 51 jeunes venus de France. Avec Gaspard, ils seront 52 pour quelques mois de formation avant l'entrée au noviciat. Font partie de ce groupe de jeunes, qui ont 15, 16 ou 17 ans, Georges Lecointre, Melaine Rouxel et Louis-Etienne Quinquis qui choisiront de venir en Haïti et y enseigneront toute leur vie, et y seront enterrés.

Est-ce la présence de Gaspard parmi eux qui fut à l'origine de la vocation missionnaire de ces Frères pour venir en Haïti ? À-t-il éveillé chez eux le désir de partir au loin et de servir Dieu loin de leur pays ? Peut-être ? Toujours est-il que le Frère Melaine rappelait souvent qu'un jeune Haïtien avait fait son noviciat avec lui et ce souvenir ne l'avait pas quitté.

Cette année 1922 est la première année de l'installation à Jersey des centres de formation : postulat - noviciat - scolasticat. La formation se faisait auparavant à Saint-Mary’s (Bitterne-Southampton – Angleterre). En août, tout a été déménagé : bibliothèque, tables de classes, literie... pour s'installer dans cet ancien collège des Jésuites, de Highlands College, rebaptisé Notre-Dame-de- Bon-Secours.

Ce n'est que le 17 septembre, qu'arrive le nouveau Directeur du postulat, le Frère René-Maurice Allory. Il a été missionnaire dans les Montagnes Rocheuses et en Alaska. (Il mourra âgé de 104 ans en 1988 ). Il était très apprécié de tous ces jeunes.

Le 22 septembre le Révérend Frère Jean-Joseph (le restaurateur de la Congrégation après son interdiction en France en 1903) et son " Conseil ", qui jusqu'alors logeaient ailleurs à Jersey, viennent à leur tour à Bon-Secours pour s'y installer définitivement. Le Révérend Frère constate avec satisfaction que l'installation des jeunes en formation est complète et que les classes fonctionnent comme s'il n'y avait pas eu le grand déménagement du mois précédent.

La venue du Supérieur Général et son installation sur place a dû être vécue comme un moment important de la formation de ces jeunes. Cela n'a pas manqué d'impressionner Gaspard et tous les postulants. Et Gaspard lui-même, seul étranger parmi ces 52 jeunes n'a pas manqué d'attirer l'attention du Révérend Frère de l'époque, le Frère Jean-Joseph, qui durant son généralat viendra 4 fois visiter la province FIC de Haïti.

Le Supérieur Général semble d'ailleurs attentif à la bonne insertion de Gaspard, car il écrit au Directeur Principal d'Haïti, le 1er octobre : « Gaspard Bruny semble très bien marcher. Je n'ai pas eu encore le temps de lui parler sérieusement » et le 18 novembre : « Gaspard va bien. » Le Frère assistant Louis-Arsène Bizeul écrira au même Directeur Principal le 20 novembre : « Votre postulant se maintient en bonne santé et ne souffre pas trop de l'hiver. Il continue à donner satisfaction sous tous les rapports. »

Gaspard va passer six mois sous la houlette du Frère René Maurice : il s'est bien intégré, fait bonne impression et est bien apprécié. Il entre au Noviciat le 15 février 1923.

 

Le noviciat (début 1923)

En entrant au noviciat, Gaspard reçoit un nouveau nom, comme c'était la coutume de l'époque. Il devient le Frère Alphonse-Louis.

Pendant un an, sous la conduite du Frère Maître des novices, il va se préparer à la profession religieuse, par la prière, l'étude et le service avec ses cinquante jeunes confrères.

Dans les annales, il a été écrit de lui : " Durant ses années de formation, il nous a donné l'exemple d'une régularité parfaite et d'une profonde piété " et le Frère Léonard-Marie ajoutera dans une correspondance : " Ce bon jeune Frère était aimé de tous ses confrères du Noviciat. "

On peut dire que Gaspard est entré totalement dans le programme de formation du noviciat. Il s'est coulé dans le moule proposé en accomplissement parfaitement ce qui était demandé aux jeunes novices.

Sa profonde piété est la manifestation de son don à Dieu et de sa volonté de le servir et de lui consacrer sa vie par la profession des vœux de religion.

À la fin du noviciat, avec ses confrères, il s'engage dans la congrégation des Frères de l'Instruction Chrétienne en prononçant les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance.

 

Le scolasticat (début 1924)

À l'époque le scolasticat durait aux environs de 6 mois. C'est encore un temps de formation, d'approfondissement de la vie religieuse et d'études profanes.

Les scolastiques reçoivent des cours, étudient, savent se détendre et prient...

Au début juin on commence à envisager le départ pour Haïti et le jeune Gaspard qui vient de fêter ses 19 ans, se réjouit de bientôt revoir son cher pays et de se mettre au service des petits Haïtiens par l'enseignement.

La date pour prendre le bateau de retour est fixée au 9 septembre, sur un bateau partant de Bordeaux. Et Gaspard est heureux d'apprendre que 6 jeunes scolastiques français seront du voyage avec lui et se préparent à venir servir en Haïti.

Mais dans le courant du mois de juin, Gaspard est victime d'une pleurésie. Malgré les soins, celle-ci dégénère bientôt en tuberculose. À l'époque on est impuissant face à la tuberculose qui fauche des vies dans la fleur de l'âge. On ne sait ni la prévenir, ni la guérir, ni vraiment la soigner. On songe à Thérèse de Lisieux morte de la tuberculose également, un peu plus de 25 ans plus tôt, quand elle n'avait que 24 ans.

La maladie provoque vomissements, fortes douleurs à la poitrine, puis bientôt des crachements de sang quotidiens. Le malade doit peu à peu garder le lit et abandonner progressivement la vie communautaire. Il s'affaiblit de plus en plus. Il y a parfois des phases de rémission alternant avec des souffrances extrêmes. Thérèse de Lisieux écrira : " C'est à en perdre la raison. "

Gaspard ne se relèvera pas. Le mal va empirer petit à petit et il ne pourra faire partie du voyage vers Haïti avec les autres scolastiques. Ce fut sûrement, en plus des souffrances provoquées par la progression de la maladie, une grande peine pour lui de ne pouvoir revoir son pays et ses parents qui l'avaient donné généreusement au Seigneur.

Gaspard sent peu à peu sa vie décliner. Nul doute, que veillé par des confrères, il en fait une offrande à Dieu à qui il s'est consacré par les vœux de religion il y a quelques mois. Ses souffrances il doit les offrir pour les jeunes de son pays pour lesquels il venait de passer deux années de préparation à cette mission.

À la mi-août il reçoit la visite du Frère Pierre-Alphonse Perot qui vient de rentrer d'Haïti. Après avoir échangé sur le pays, celui-ci lui révéla sans détour la gravité de son état et lui conseilla de s'offrir comme victime pour la mission d'Haïti.

Il avait une grande dévotion à la Sainte Vierge et avait prié la Sœur infirmière de placer près de son lit l'image de Notre-Dame de Lourdes, et souvent pendant le jour, ses regards se tournaient vers la Madone, à qui les Haïtiens aiment se confier comme à une mère aimante et protectrice.

Il a dû parler avec amour de son pays avec ces jeunes scolastiques qui partaient et allaient rejoindre son pays, leur terre de mission. Leur parler de ses parents qu'ils allaient revoir pour lui, des Frères avec qui ils allaient travailler... et ils ont dû se quitter avec beaucoup de peine. Les scolastiques devaient partie de Jersey le 28 août au matin pour traverser la France et atteindre le port de Bordeaux, accompagnés du Révérend Frère Jean-Joseph.

Se sentir mourir loin de son pays ensoleillé, de ses parents l'ayant généreusement laissé libre de suivre sa vocation... fut pour lui son ultime offrande à Dieu.

 

Vie offerte ( 1924 )

Le Révérend Frère Jean-Joseph avait écrit le 19 août : " À moins d'un miracle, le Frère Alphonse-Louis ne pourra voyager ; probablement même qu'il ne reverra jamais son pays : il s'en va de la poitrine. Il est des plus édifiants. Il fait le bien autrement que nous l'eussions désiré par la patience et le sacrifice. »

Gaspard fait l'édification de tout son entourage, en particulier des jeunes Frères qui sont avec lui. Aimé de tous, il offre sa vie en sacrifice à Dieu, pour son pays, pour sa famille, pour les jeunes, pour sa Congrégation.

Le Frère Léonard-Marie écrit au Frère Archange, Directeur Principal d'Haïti, le 27 août : " ... Depuis plus de quatre semaines, le médecin avait condamné le Frère Alphonse ; néanmoins nous ne nous attendions pas à un dénouement si brusque et si prochain. Hier, comme d'ailleurs les jours précédents, il s'est levé pendant un couple d'heures et s'est reposé étendu sur une chaise longue. Le soir, il a pris sa légère réfection habituelle, et ne se sentait ni plus mal ni plus faible que d'habitude. Mais, dans la nuit, une hémorragie s'est déclarée et l'a étouffé. "

Dans les annales des maisons de formation, le chroniqueur relate à la date du 28 août 1924 : " ... Hier, une hémorragie très forte a subitement amené le dénouement, pour notre Frère Alphonse-Marie... Venu d’Haïti il y a deux ans pour faire sa formation, notre regretté confrère devait partir pour les Antilles avec six des scolastiques qui nous ont quittés ce matin. Au lieu d’aller travailler à étendre le royaume de Dieu par l’éducation chrétienne des petits Haïtiens, il est, nous l’espérons bien, allé au ciel chanter les louanges du Seigneur qu’il a si bien servi ici-bas. Pendant ses années de formation, il nous a donné l’exemple d’une régularité parfaite et d’une profonde piété. »

Gaspard n'a pu revenir en Haïti. Lui qui était prêt à enseigner à ses jeunes compatriotes a été rappelé vers le Père à l'âge de 19 ans.

Ses confrères du scolasticat qui ont quitté Jersey le lendemain de sa mort garderont son souvenir et auront à cœur de le remplacer auprès des petits Haïtiens. L'éveil de leur vocation missionnaire tient peut-être à lui. Trois ont passé toute leur vie d'apostolat en Haïti et y sont morts :

- Le Frère Louis-Étienne Quinquis qui avait 17 ans à son arrivée. Après avoir enseigné 2 ans à Anse-à-Veau, il a passé 72 ans à Saint-Louis de Gonzague, où il a enseigné en 1re et 2e années durant toute sa vie, jusqu'à sa mort en 1998, à l'âge de 91 ans. L'année de sa mort il donnait encore des cours de lecture aux jeunes élèves de Saint-Louis.

- Le Frère Georges Lecointre, 18 ans à son arrivée. Mort en 1992 à l'âge de 86 ans, dont 68 années passées en Haïti, à travers plusieurs écoles de la république.

- Le Frère Melaine Rouxel arrivé à 17 ans. Mort en 1986 à 79 ans, dont 62 années en Haïti. Directeur dans plusieurs écoles et longtemps intendant à Saint-Louis de Gonzague.

Gaspard n'aura pu enseigner une seule année dans son pays. Ses trois confrères de noviciat et scolasticat auront à eux trois passé 202 années à œuvrer pour la jeunesse haïtienne. Les voies de Dieu sont impénétrables. Le Révérend Frère Jean-Joseph l'a dit d'une autre façon : " Il fait le bien autrement que nous l'eussions désiré par la patience et le sacrifice. "

Gaspard est le premier Frère haïtien décédé dans la Congrégation des FIC. Il a été inhumé au cimetière de la communauté à Jersey. Aujourd'hui, ses restes, avec ceux de tous les Frères enterrés à Jersey, ont été transférés, quand la Congrégation a abandonné la Maison Bon-Secours, au cimetière de la communauté Saint-Martin des Frères âgés, à Josselin, en France, à 10 kms de Ploërmel, le berceau de la Congrégation.

Que la générosité de ce jeune Frère, sa franche camaraderie, son application et son exemple dans sa formation, son acceptation des épreuves, le don de sa vie... soient une lumière et un encouragement pour les jeunes désireux de donner leur vie pour Dieu et les autres.

Frère Gérard HAUTBOIS